Un homme censé lisant la presse politique.

A l’instar de François Pignon, protagoniste du Dîner de Cons, certains ne se reposent jamais. Prenons nos gouvernants. Oui, je sais, je vais encore faire un billet politique. Mais en même temps, comme nos Loges sont fermées par édit royal, pardon, décision gouvernementale d’un conseil de sachants pour protéger notre santé, moi, je n’ai pas grand-chose à faire le soir, à part lire la presse. Et des fois, on trouve des monuments. Si certains élèvent des temples à la Vertu et de sombres prisons au Vice, d’autres, décidément, devraient s’inspirer de nos pratiques et se taire. Vraiment. C’est ainsi qu’un ministre a eu un mot de trop. Il paraîtrait que les Français ne travailleraient pas assez.

Non. Non. Décidément, non.

C’est tout simplement faux. Et comme dirait le vidéaste et humoriste Max Bird, « reprenons depuis le début ». Et pour ce faire, j’en appelle aux travaux de feu l’anthropologue David Graeber. Ce qui suit en est mon interprétation.

Déjà, que la chose soit claire : on ne s’enrichit pas en travaillant. Point barre. La preuve par l’exemple : un collègue a vendu sa maison de famille en région parisienne, un petit pavillon des Hauts de Seine. Le prix de la vente de la maison lui a plus rapporté que ce qu’il toucherait dans l’ensemble de sa carrière.

Ensuite, en Europe, les travailleurs français sont considérés comme les plus productifs. Le travailleur français est plus productif que le travailleur néerlandais, le travailleur allemand ou le travailleur anglais, par exemple. Le français travaille en théorie 35 heures par semaine pour 1607 heures annuelles. La réalité est qu’il en fait plus. Beaucoup plus. D’ailleurs, selon les informations de l’Organisation Internationale du Travail, la France est très mal classée pour l’exposition aux risques psychosociaux. Gloire au Travail, toujours ?

Déjà, comment peut-on travailler plus quand le tissu économique et social a été saccagé par les caciques de nos grandes écoles ? Notre industrie stratégique vendue à d’obscurs aventuriers, les usines d’entreprises pourtant florissantes qui ferment pour être délocalisées dans des zones où l’on est moins regardant sur le droit des travailleurs, la destruction programmée du Code du Travail sont l’oeuvre de nos puritains de l’économie, adeptes du néolibéralisme et de fadaises comme la théorie du ruissellement. Pourtant, j’adore les entendre pousser des cris d’orfraie quand une usine ferme. A croire qu’ils découvrent le monde qu’ils ont pourtant contribué à bâtir. Ceci dit, et c’est mon moment marxiste, il faut différencier le travail de l’emploi. Les bassins d’emploi ont été saccagés par des années de politiques libérales au service d’un patronat n’ayant en vue qu’un vulgaire intérêt de classe, et les intérêts de leurs capitaux. Le reste ? Rien à faire.

Si l’emploi ou le travail salarié manquent, du travail, il y en aura toujours. S’occuper de produire la nourriture, par exemple, prendre soin des enfants ou des personnes fragiles, maintenir le lien social, cuisiner, s’occuper des tâches domestiques. Ah ben, tout ce que Marx qualifiait de travail reproductif. Et justement, le même Marx expliquait que le succès du capitalisme était possible grâce à la non-rétribution du travail reproductif. Travail, qui comme par hasard est délégué aux femmes, qui restent les grandes oubliées des hausses de salaires ou des promotions. Bon, nous connaissons tous la loi d’airain du capitalisme : plus un emploi est utile à la société, moins il est rétribué.

Mais au fond, quelle signification, quels sens peut-on donner au mot travail ? A part l’énergie nécessaire pour transformer quelque chose ou expliciter comment le faire, je ne vois guère d’autres acceptions. Encore que… Si, il y a peut-être quelque chose à creuser. Prenons un exemple. Une personne fait son ménage, c’est du travail. Mais si elle le fait chez quelqu’un d’autre, c’est un emploi. Autre exemple: je vais en face de chez moi chercher une pizza, c’est du travail. Si je fais la même chose hors de chez moi, ça devient un emploi. D’où cette petite idée pour nos crânes d’oeuf et forts en thème au pouvoir : et si on considérait comme travail toute tâche ayant un équivalent faisable par un salarié ?

Autre point très important, qu’ils semblent avoir oublié : le capitalisme que nos dirigeants défendent en le nommant libéralisme ne peut fonctionner que s’il existe une armée de réserve de chômeurs. En fait, aucun de nos politiques ne peut souhaiter réellement le plein emploi. En effet, si tel était le cas, les travailleurs pourraient faire pression pour la hausse des salaires. Le chômage de masse est nécessaire à ceux qui nous dirigent pour gouverner par la peur de la précarité. Les théocrates ne font pas autrement par la peur de l’Enfer pour contrôler leurs ouailles, selon Hannah Arendt. Quand économie et religion se rejoignent…

En tout cas, avec la crise terrible qui s’annonce, si on ne veut pas vivre des émeutes de la faim (ou une révolte de la jeunesse décidément malmenée) dans la 5e puissance mondiale, il me paraît plus que temps d’inventer une nouvelle vision du monde. Un monde où les moyens de subsistance seraient réellement déconnectés de l’emploi. Certes, dans cette société, on ferait disparaître les bullshit jobs et un certain nombre d’emplois inutiles et néfastes, comme les happiness managers, les consultants en méthode, les traders, les planners, ou les professionnels de la politique. John Maynard Keynes et Bertrand Russel avaient prévu que la technique permettrait de libérer l’homme du labeur. Malheureusement, ils n’avaient pas prévu que la consommation, le fordisme et le thatcherisme créeraient une société néoféodale, dans laquelle les travailleurs seraient soumis à un ordre économique impitoyable et destructeur.

En attendant, le fait qu’un ministre boomer se fasse par ce message aussi faux que rétrograde le porte-parole de cette société féodale qui privilégie le profit au détriment de l’éthique en dit long sur notre vie politique, décidément bien malade. Et pour le Franc-maçon écossais que je suis, la féodalité, l’ordre néolibéral basé sur un mensonge et la vie d’esclave dans un monde dévasté par les mêmes féodaux qui se profile doit changer. Peut-être pourrait-on envoyer nos chères élites, les premiers de cordée, faire des stages non pas en administration, mais en associations ou en entreprises, auprès des « premiers de corvée », ceux-là même qui sont le ciment de la société, afin qu’ils se rendent compte de la réalité du terrain. Après tout, chez nous, en Loge, le Vénérable Maître, après son mandat, doit occuper le poste de portier. Des plus hautes fonctions jusqu’aux plus humbles. Donc pourquoi pas en politique ? Peut-être que ça rappellerait à certains l’immense valeur du silence. Et on reparlera alors des gens qui ne travaillent pas assez.

J’ai dit.

PS : Il y a des élections prochainement, avec un certain nombre de ministres dans les listes de candidats… Etrange. Ils n’ont pas du vrai travail, autre que leur gestion de carrière, avec les quelques dossiers à gérer comme les crises diverses, la montée de la violence, la pauvreté etc. ?

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