Une conversation non inclusive sur Tweeter...

Comme je ne vais plus en Loge jusqu’à nouvel ordre, j’en profite pour me relire quelques séries de bandes dessinées. Notamment Corto Maltese, mais aussi les Passagers du Vent de François Bourgeon. J’en profite, car au vu de la situation, je redoute un jour que des pompiers de la censure ne viennent me les confisquer pour les brûler, comme dans le futur sombre de l’oeuvre de Ray Bradbury (et ceux que la littérature de science-fiction rebute pourront se rabattre sur l’excellent film de François Truffaut adapté du livre en 1966). Les Passagers du Vent est une superbe fresque historique, une très belle romance sur fond de marine à voile au XVIIIe siècle, avec des reconstitutions d’une grande fidélité. Pour beaucoup de raisons, j’adorais cette histoire à 15 ans. La mer, l’aventure, l’amour aussi… De quoi faire rêver. Toutefois, il existe un point qui peut être litigieux à notre époque de dictature de l’émotion, où certains se croient fondés à nier un passé dont ils ignorent les nuances : le commerce triangulaire. En effet, les héros de l’histoire parviennent à fuir l’Europe à bord d’un navire négrier. L’auteur, François Bourgeon y explique très bien le mécanisme : les marchandises partent d’Europe, de ports comme Bordeaux ou la Rochelle, naviguent vers les comptoirs d’Afrique de l’Ouest où ils échangent marchandises contre esclaves et repartent vers les colonies antillaises ou américaines. A l’époque où l’on déboulonne des statues d’anciens négriers au nom de crimes passés (qualifiés rétrospectivement comme tels), où l’on réclame de débaptiser des rues ou des lycées, où l’on s’attaque à Colbert au motif qu’il a rédigé le Code Noir, je m’inquiète. Bon, réduire Colbert au Code Noir, c’est faire preuve d’une grande ignorance (tiens, un Mauvais Compagnon). Déboulonner des statues d’armateurs qui ont littéralement fait les villes du commerce triangulaire, c’est oublier leur paradoxale dimension de bâtisseur. Rangez vos fourches et vos bûchers, je m’explique. Au XVIIIe siècle, les Occidentaux se voyaient comme les vrais êtres humains, et l’ignorance du siècle les portait à croire que les asiatiques comme les africains n’étaient guère plus que des animaux. Ne parlons pas des Conquistadores qui ont commis quasiment un génocide sur les peuples indigènes d’Amérique… Il faudra attendre longtemps avant d’admettre que oui, les africains et les asiatiques sont des êtres humains à part entière. Plus précisément que l’Autre est humain comme Moi. Le concept de race n’a été réfuté que très récemment. Et encore, je ne suis pas sûr que tout le monde l’ait admis.

Donc, oui, ces gens dont on déboulonne les statues et dont on veut éradiquer les noms ont été des négriers, et au regard de nos critères d’éthique contemporains, ce seraient des criminels. Mais au regard des critères de leur temps, ils ont été des bâtisseurs, des investisseurs et parfois, des philanthropes. Vouloir nier ou éradiquer le passé sans l’interroger, c’est risquer de compromettre l’avenir. L’Ignorance est un très Mauvais Compagnon.

Donc, avec cette censure au nom d’une morale basée sur la sensibilité de quelques uns, je m’inquiète. Si on doit détruire tout ce qui a trait au commerce triangulaire ou la traite des noirs, on risque de détruire aussi le jazz et le blues (les chants des esclaves), la capoeira (la danse des esclaves), le rhum (« c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » dit à Candide un esclave dans l’oeuvre de Voltaire), ou le vaudou (tradition inspirée des rites des peuples d’Afrique de l’Ouest). Donc, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…
Toujours à propos du commerce triangulaire, je crois que les militants ont oublié un détail très important : les européens ne venaient pas déporter les esclaves dans les villages africains, loin de là. Les esclaves qu’ils achetaient étaient en fait des prisonniers de guerre. Autrement dit, les pourvoyeurs d’esclaves étaient les souverains africains eux-même… Sans mauvais jeu de mots, je crains que personne ne soit tout noir ou tout blanc dans cette histoire. Oui, l’esclavage est criminel, même si toute société a besoin de ses esclaves pour se construire. Oui, les Européens ont été de grands cyniques en vendant des humains (même si dans le contexte de l’époque, un esclave n’était pas un homme, mais la contextualisation est une autre histoire). Mais n’oublions pas que les Européens ont eu des complices : parmi eux, les souverains africains, qui leur vendaient leurs prises de guerre. Du coup, leurs statues ou monument, on les déboulonne aussi ?

Et puis, déboulonner les statues, changer les noms de rue… Au nom de quoi ? De quelques uns qui réclament justice pour leurs ancêtres ? Soit. Petite expérience de pensée, si un français va s’expatrier en Allemagne, va-t-il exiger de déboulonner les statues de Bismarck au motif que la Prusse a pris des mesures dures pour la France après la défaite de Sedan et que ce Bismarck est, du point de vue de l’histoire, un ennemi de la France ? Absurde, non ? Quoique, pas plus que de dégrader les statues de Victor Schoelcher, grand artisan de l’abolition de l’esclavage, au nom de l’antiracismei… Ou encore, la statue d’Albert Pike, grand humaniste (si si, voir ici : https://www.hiram.be/washington-la-statue-dalbert-pike-abattue/)…
En fait, détruire des symboles qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas comprendre, au nom d’une idéologie, ça porte un nom : la barbarie. La même barbarie qu’exerçaient les inquisiteurs face à ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils qualifiaient de païen, pour masquer leur Ignorance. Toujours ces Mauvais Compagnons, Ignorance, Fanatisme et Ambition…

Sinon, la culture, « ce qui reste quand on a tout oublié », ça peut aider. Au lieu de déboulonner les statues ou de vouloir détruire le passé, pourquoi ne pas tenter de mieux le comprendre pour mieux l’accepter ? Evidemment, c’est plus difficile, parce que ça demande un peu de travail, un peu de distanciation, et en plus ça fait sortir du rôle pratique de victime, qui sert à justifier un certain nombre d’exactions. Et oui, il est toujours plus difficile de voir les choses en nuancé plutôt qu’en binaire basique… Sortir de la barbarie, c’est du travail. C’est le fameux Travail de « Gloire au Travail ».

C’est ce que nous enseigne le travail maçonnique : apprendre à composer avec notre ambivalence, ces parts d’ombre et de lumière que nous avons tous, mais aussi nous élever pour repousser la barbarie.

Peut-être que je m’inquiète pour rien, et que le temps des censures à la Staline est un temps révolu. Pour me détendre, je vais visionner un grand classique que j’aime beaucoup : Autant en emporte le vent. Ah ben non, en fait. Le film a été suspendu de plates-formes de vidéo à la demande au motif qu’il y aurait des éléments racistes dedansii
Dans un registre un peu différent, une marque de riz va changer son identité visuelle pour cause d’accusation de racisme. Du coup, je m’inquiète : Le 5e Elément, raciste ou pas raciste ? The Cosby Show, raciste ou pas ? L’Arme fatale, Seven, Dear white people, Scary Movie etc., films racistes ou pas ? L’excellentissime American gangster de Ridley Scott, mettant en scène Denzel Washington dans le rôle d’un baron du trafic de drogue, raciste ou pas ? Et Barbe-Rouge, avec le personnage de Baba, l’esclave affranchi, raciste ou pas ? Et Tintin, raciste ou pas (question récurrente) ? Ou encore les clips de gangsta rap ou de trap, mettant en scène des rappeurs dans des rôles de petits truands scandant des multisyllabes qu’on pourrait juger violents, obscènes ou haineux et montrant un usage dégradant du corps féminin, ainsi réduit à un objet de jouissance ? Racistes ou pas ?

Certes, mon questionnement relève de la mauvaise foi. Mais à notre époque de sensibilité exacerbée, sans nuance, où « l’émotion l’emporte sur le juridique », tout, absolument tout, est prétexte à déclencher un conflit sur la base d’affirmation d’individualité ou de différence. Tout est prétexte à se sentir victime et utiliser ce statut pour exercer une violence sous forme de vengeance. Justifiée ou pas, là n’est pas la question. Par contre, je m’inquiète de cette disparition de la nuance, de la tempérance, ou du recul. On passe au binaire : tout ou rien. Un auteur soupçonné de racisme/homophobie/transphobie/validisme/spécisme/antisémitisme/sexisme/phallocratie/climatoscepticisme/etc. (biffer la mention inutile) ? On va appeler les pompiers de la censure et faire un autodafé de son œuvre… L’auteur et son œuvre (car les deux ne font qu’un, c’est bien connuiii…) serontainsi marqués du sceau de l’infamie, pour avoir produit une oeuvre contre l’ordre moral établi.

Finalement, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…

Plus que jamais, restons vigilants.

J’ai dit.

iRéalité très complexe et à nuancer : https://www.franceculture.fr/histoire/abattre-le-racisme-en-faisant-tomber-des-statues . Derrière le symbole de Schoelcher, il y a une idée plus conflictuelle de renversement d’ordres sociaux divers.

iiIl semblerait que la réalité soit beaucoup plus complexe, et particulièrement sordide : HBO, qui a pratiqué la censure serait aux ordres des autorités chinoises, très à cheval sur la moralité: https://www.numerama.com/politique/482807-censure-en-chine-game-of-thrones-se-regarde-sans-scenes-de-sexe-ou-de-violence.html. Il est possible que cette censure ait pu avoir pour but de ne pas donner aux minorités vivant en Chine l’idée de se rebeller (analyse empruntée au blog de l’Odieux Connard, que vous pourrez lire ici : https://unodieuxconnard.com/2020/06/17/recontextualisons/). La question est grave, et doit faire l’objet d’une enquête approfondie.

iiiEt si vous n’avez perçu ni l’ironie, ni l’antiphrase dans mon propos, je ne peux plus rien pour vous.

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