Un avant-goût de ce qui nous attend (image Wikipedia, sous licence GNU et Creative Commons)

J’étais en Loge un soir, et j’ai appris la future naissance d’un enfant d’un Frère de la Loge. Chose amusante, j’ai appris dans le même temps la grossesse d’une membre de ma famille. J’ai alors pensé au futur, ce qui m’a désolé pour les enfants à venir ! Au point que j’ai envie de demander pardon à tous ces enfants à naître pour le bordel infâme que nous allons laisser comme héritage.

Déjà, pardon pour la dernière trilogie Star Wars, dont la genèse résume bien l’état d’esprit de notre époque : le fric facile et durable sous forme de rente.

Plus sérieusement, nous avons commis deux erreurs fondamentales, qui sont à l’origine des crises que vous allez sûrement connaître, et qui ne seront que des reproductions de ce que nous avons vécu.

En premier lieu, pardon pour le libéralisme dévoyé, le fameux « Moi et mon droit », qui fait que chacun s’est cru être quelqu’un, au point de penser que son individualité et sa subjectivité prévalaient sur le reste du groupe, exacerbant ainsi le narcissisme des petites différences et la violence associéei.

Pardon pour donc cet état d’esprit qui nous a fait oublier le civisme nécessaire à la vie en société et ainsi créer les enceintes connectées que tous utilisent pour prendre le contrôle de l’espace public.
Pardon aussi pour les gens de la télé-réalité, incarnations caricaturales de cet individualisme exacerbé jusqu’à la bêtise et qui n’ont de valeurs à montrer que le pognon de leurs annonceurs dont ils font l’indécent étalage sur les réseaux sociaux.

Pardon pour les GAFAM, Bayer, Monsanto et toutes ces entreprises devenus plus puissantes que des Etats. Pardon pour la soumission des Etats à ces multinationales de malheur, ces groupes infâmes et ces familles, ces fameux 1 % qui font réellement la politique en installant leurs pions. Pardon de les avoir laissés nous asservir en nous offrant mille merveilles comme les smartphones qui ont fait de nous tous des crétins digitaux et paresseux, incapables de comprendre jusqu’à leur propre langue. Mais aussi, honte à ceux qui s’extasiaient des compétences de gamins illettrés, vos parents, capables d’utiliser une application sans avoir été réellement instruits. Nous avons laissé s’installer l’ignorance et la barbarie en douceur. Pire, nous l’avons encouragée : « ils ne savent peut-être pas lire ou écrire mais ils savent faire tant d’autres choses » avait dit une personne politique que le monde a oubliée…

Nous avons laissé nos dirigeants bouffis de conflits d’intérêts piller le patrimoine national et les équipements stratégiques pour les offrir aux multinationales, nous privant ainsi de ce qui nous appartient, comme les autoroutes, les barrages ou les aéroports.
Nous avons aussi renoncé à notre souveraineté en laissant ces dirigeants signer les traités de libre-échange autorisant l’institution de « tribunaux d’arbitrage », ces comités non tenus par des juges, à qui les Etats ont donné compétence pour les sanctionner en cas de manquement au droit des multinationales à s’enrichir au détriment des peuples. De tout cela, je vous demande pardon.

Je vous demande aussi pardon pour avoir laissé les lobbies de l’agriculture, de la chimie et de l’agro-alimentaire prendre le contrôle de la Commission Européenne, ce qui leur a permis d’imposer leurs règles dans nos droits, notamment sur les engrais chimiques, les pesticides aux effets toxiques sur la santé (le genre de choses qui en fait naître certains d’entre vous sans bras ni jambes). Nous avons laissé d’autres multinationales réguler le vivant en interdisant l’utilisation de graines autres que leurs produits, déséquilibrant de ce fait les fragiles équilibres existants.
Nous n’avons pas su empêcher la destruction du sol en en détruisant la biodiversité par l’usage immodéré des pesticides, provoquant la raréfaction des ressources alimentaires. Certains avaient pourtant tenté de s’y opposer, mais les machines administratives les en ont empêchés… Pardon aussi pour les déchets, le continent de plastique, Tchernobyl, Fukushima, l’amiante, le béton au titane et toute cette pollution industrielle.

Pardon d’avoir laissé s’imposer l’idéologie des plus puissants au détriment de la vérité. Pardon aussi pour la directive sur le secret des affaires, qui va interdire à la presse d’enquêter pour l’intérêt général, mettant à mal l’idéal de démocratie. En résumé, pardon d’avoir fait privilégier les profits au détriment de la vie.

En deuxième lieu, pardon d’avoir oublié cet enseignement fondamental de Denis Diderot, « une hypothèse n’est pas un fait ». Nous avons cru en une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées. Comme nos gestionnaires avaient oublié les fondamentaux de la physique, ils en sont arrivés à croire en l’infinité et en l’abondance des ressources, pour générer leurs profits. Pardon d’avoir cru que le profit des plus riches élèverait les plus humbles en appliquant des inepties telles que « la Main invisible du Marché » ou le ruissellement. Quelle ineptie, comme si un système se remettait spontanément en ordre. On n’a encore jamais vu de l’encre diluée revenir spontanément à sa position initialeii ! Alors pourquoi les richesses auraient-elles été spontanément partagées et réparties ? Le problème est que la seule manière équitable de redistribuer les richesses était de maintenir un vrai service public avec une politique de régulation de l’économie. Malheureusement, la redistribution et la régulation étant des hérésies pour ces gens, croyant au néolibéralisme, ils ont opté pour une autre voie, créant de fait une société à deux vitesses, rendant obsolète à votre époque notre fière devise « Liberté-Egalité-Fraternité ».

De manière plus générale, je vous demande aussi pardon d’avoir confondu connaissance et croyance. Pardon pour les guerres de religion qui n’ont jamais vraiment fini et qui prennent différents visages (récits religieux, idoles du sport ou de la téléréalité, théories diverses, écologie et économie), malgré les lois de laïcité, celles que mes contemporains écornent davantage chaque jour.

A mon époque, 20 ans après les écrivains, scientifiques et artistes, ce sont les jeunes qui ont lancé l’alerte, avec leur figure de leader, la jeune Greta Thurnberg, conspuée et moquée parce que c’était une adolescente qui n’allait plus à l’école. Personne n’a voulu la prendre au sérieux, ni sur la forme, ni sur le fond, pourtant alimenté par les études du GIEC. Et évidemment, tant qu’on glosait sur l’hypothèse du bouleversement climatique, rien n’a a été fait pour protéger notre environnement proche, entraînant la pollution des réserves d’eau, l’extinction des espèces, la pollution de l’atmosphère et l’exposition à différentes cochonneries, le tout au nom d’intérêts économiques privés.

En fait, nous n’avions pas compris qu’une nouvelle forme de destructivité était apparue : l’homme-projetiii. L’homme-projet est une possibilité pour le sujet, qui se projette dans le futur et devient ainsi esclave de cette projection future, se privant de sa subjectivité présente. Nous avions tous été conditionnés à parler en terme de projet, alimentés que nous étions par les rêves que nous inculquait l’industrie. Notre imaginaire était orienté vers la vision américaine de la famille moderne, qui devait devenir notre projet. On n’avait plus d’avenir, mais des projets de vie. On ne rédigeait pas de mémoire d’études, mais des projets. On n’apprenait plus les métiers de l’ingénierie, on écoutait des conférences sur de la gestion de projet. A force de nous projeter, nous ne pouvions (ou plutôt, nous ne voulions plus) voir notre présent. Nous ne pensions qu’au futur que nous imaginions, forcément rose, au point d’en perdre contact avec le réeliv. Nous avons fait ce que les hommes font de mieux : détourner les yeux et fuir nos responsabilités.

Nous étions emplis de ressentiment envers nos élites et au moindre scrutin, nous en profitions pour exprimer notre haine, entretenue par des médias aux ordres, ou alimentée par des agitateurs divers (agents étrangers, mafias, multinationales etc.). C’est ainsi que nous les avons dégagées et élu des gens comme Donald Trump, Jaïr Bolsonaro, Victor Orban et tous ces gens d’extrême-droite ou d’extrême-centre, dont les politiques n’ont fait qu’aggraver une situation déjà préoccupante.

Dans le même ordre d’idées, pardon pour Emmanuel Macron et ses acolytes (et surtout leur œuvre de destruction du modèle social français), installés par un storytelling efficace et des médias aux ordres. Mais surtout, pardon pour ceux qui auront suivi, amenés par un peuple en colère et dont le vote aura la dernière forme civilisée d’expression.

Pardon pour tout ce matérialisme stupide. Pardon d’avoir laissé l’équerre l’emporter ainsi sur le compas, engendrant toute cette haine.

Nous, Francs-maçons, avons été aveugles. Nous nous sommes retirés de la politique en tant qu’institution. Nous n’avons pas forcément tiré le signal d’alarme au bon moment, estimant que nous n’avions pas réellement de rôle à jouer dans la politique. C’est un point de vue. Certains se sont engagés, mais au final, l’ensemble de nos actions n’aura pas empêché le monde de s’effondrer. Nous avons été incapables de lutter contre nos Mauvais Compagnons, et à plus forte raison contre ceux aux commandes. Nous avons renoncé à lutter pour défendre nos valeurs, nous avons baissé les bras, en préférant parler de Rite que de vivre le Rite. A votre époque et par notre faute, la belle devise républicaine sera sans doute devenue un mensonge pathétique.

En trahissant nos valeurs, nous aurons fait preuve d’une légèreté blâmable, dont nous devrons rendre compte devant le tribunal de l’Histoire. Pardon de ne pas avoir pu vous protéger à temps.

Pour la petite Manon, le petit Zacharie, les petits Eliott et Noam, le petit Henri, la petite Marie, la petite Ellya, les petites Haru et Rin et tant d’autres…

J’ai dit.

iVoir à ce propos toute l’oeuvre de René Girard

iiEn physique statistique, ce serait possible : une possibilité sur 5010E22,

iiiVoir à ce propos Psychopolitique de Byun Chul-Han, Circe 2017

ivVoir à ce propos l’oeuvre du philosophe Clément Rosset. On peut aussi se référer au recueil d’entretiens de Clément Rosset avec le journaliste Alexandre Lacroix : « La joie est plus profonde que la tristesse »., Philo Editions 2019

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