Devinette: combien de cercles dans ce symbole?

J’étais en Loge hier soir, au prix de gros efforts. Plus de transports, les rares engins en fonctionnement étant saturés, sans compter un important dispositif policier suite à une manifestation spontanée consécutive à une arrestation de militants. Bref, la routine depuis un moment. Les extra-terrestres en moins, on se croirait dans la Trilogie Nikopol ou la Tétralogie du Monstre d’Enki Bilal. Evidemment, je pourrai me déplacer en VTC, mais au bout d’un moment, ça chiffrerait vite. Et le vélo, pas envisageable. Trop de monde sur les routes, trop d’automobilistes excités par la frustration presque sexuelle de ne pas pouvoir avanceri, donc trop dangereux. Il me reste donc mes jambes et mes pieds, qui commencent à ressembler un lustre de Murano tellement j’y ai d’ampoules. Impossible aussi de retrouver ma compagne, puisque nous n’avons pas de trains sur notre ligne. La joie, en somme. Comme tout le monde, je suis physiquement et mentalement épuisé par cette grève, qui n’a plus aucun sens tant les voix sont discordantes. Entre les personnels hospitaliers qui demandent des moyens pour faire correctement leur travail de soin, les enseignants qui demandent sensiblement la même chose, le personnel de Radio France en grève contre un plan d’économies inepte et absurde et bien évidemment les cheminots en lutte pour protéger leur régime spécial.

Avant d’aller plus loin, je vous propose une petite méditation maçonnique sur le chiffre 2. Notre F :. Jacques Fontaine a écrit ici (https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/08/26/la-voie-maconnique-mefie-toi-du-2-meurtrier/) il y a peu une chronique sur le 2 destructeur, à laquelle je vais apporter ma pierre. Le 2 est le chiffre de l’opposition, de l’affrontement. Il est aussi celui de la binarité : lumière-ténèbres, bien-mal, intelligence-bêtise, Batman-Joker, Marvel-DC, Stark-Lannister etc. On retrouve ici la vision manichéenne : Bien-Mal. Il reste bien sûr à définir qui est le Bien, qui est le Mal. La tâche est ardue, car dépendante du point de vue du narrateur du storytelling. En fait, comme disait Desproges, « l’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! ».

C’est avec la binarité qu’Aristote a construit le principe du tiers-exclu : si un énoncé A est vrai, son énoncé contraire est faux. Ce principe a été dévoyé en « si quelqu’un pense le contraire ce que je pense, ce quelqu’un est contre moi, donc c’est un ennemi » et est, d’après les travaux d’un génie du XXe siècle, le Comte Alfred Korzybsky, la base des conflits en Europeii. La binarité nous amène donc à penser de manière souvent simpliste : je dis quelque chose, j’ai raison de le dire et ceux qui pensent autrement sont contre moi et donc des ennemis. Caricatural ? J’ai surpris une discussion entre une usagère des transports en colère et un syndicaliste. L’usagère en avait assez de subir des heures de transport avec les difficultés associées pour aller travailler et qu’elle voulait que cette grève cesse. Le syndicaliste lui a répondu (assez agressivement d’ailleurs) que si elle était contre la grève, c’était qu’elle approuvait la politique du gouvernement…

Autrement dit, les grévistes ne laissent pas d’alternative : on est soit avec eux, soit contre eux (et donc des social-traîtres ou des suppôts du gouvernement). Toujours ce fameux 2 de l’opposition.

Je me rends compte à quel point on a perdu le sens de la nuance. Tout désormais n’est que radicalité. La radicalité est une position facile à tenir et à assumer. Mais pour ma part, je l’assimile à de la paresse intellectuelle, voire de la lâcheté. Entendre et accueillir la vision de l’autre pour mieux la comprendre (et parfois la combattre) requiert un certain courage, celui de l’effort ou du travail. Un courage que n’ont pas les radicaux, qui se contentent du prêt-à-penser émis par leurs leaders ou leurs conseillers. Ils préfèrent ainsi imposer la vision venue d’en haut par la violence.

Quelle solution, alors, pourront me demander certains. La solution, du point de vue maçonnique, est dans le ternaire : le tiers encadrant qui contient et rassemble le binaire. C’est d’ailleurs le devoir du Vénérable Maître, que d’être capable de concilier les oppositions « nécessaires et fécondes ». Par ailleurs, nous ne pouvons accepter pour vraies que des idées que nous avons éprouvées, pas des idées imposées par d’autres. Cela s’appelle le discernement ou encore l’esprit critique. Visiblement, ceux qui en sont encore à « si tu ne penses pas comme nous, c’est que tu es du côté de l’ennemi » en manquent cruellement…

Dans tout système démocratique, le conflit et le désaccord sont inévitables. On peut (et c’est heureux) ne pas être d’accord. C’est d’ailleurs à cela que servent les instances démocratiques : désamorcer le conflit en jouant le rôle de tiers-médian (on remarquera la racine commune : trois-tiers-ternaire).

On peut aussi partager un point de vue de fond et ne pas être d’accord sur la manière de l’exprimer. Il faut juste garder à l’esprit que ce n’est pas parce que l’autre pense différemment de moi que j’ai tort ou raison, et réciproquement. Le philosophe Gaston Bachelard, inspiré par la Sémantique Générale avait d’ailleurs écrit : « le monde où l’on pense n’est pas le monde où l’on vitiii ». Et dans ce monde où nous vivons, nous sommes plus que deux.

J’ai dit.

iVoir mon billet sur la violence routière: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/06/20/refoulement-pulsionnel-et-violence-routiere/

iiVoir mon billet sur la carte et le territoire: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2018/12/10/carte-et-territoire/

iii Gaston Bachelard, la Philosophie du non, PUF

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