Si on définit la pensée comme l’association d’un processus cognitif à une expression, on peut, en utilisant une grille fondée sur la spécificité du mode élaboratif, définir quatre modes de pensée :

  • la pensée symbolique,
  • la pensée magique
  • la pensée imaginaire
  • et la pensée rationnelle.

Ces quatre modes de pensée peuvent naturellement se combiner.

On définit généralement la pensée magique comme notre capacité à trouver une correspondance entre deux événements n’ayant aucun rapport logique entre eux.

A titre d’exemple : ce matin, un chat noir a traversé la rue, ce que je n’avais jamais vu auparavant ; j’apprends à midi que mon chef de service est muté dans un autre service ! Il est vrai que j’ai de très mauvaises relations avec lui et que cette nouvelle m’a réjoui !  En fonctionnant par la pensée magique, je peux relier les deux événements en imaginant que la vue d’un chat noir le matin est annonciatrice d’une bonne nouvelle pour moi !

Dans un autre exemple, la superstition que le Vendredi 13 est un jour de chance est également une production de la pensée magique.

Autre exemple de pensée magique dans le quotidien de millions d’êtres humains aujourd’hui : l’horoscope qui associe des caractères psychologiques à la position des étoiles dans le ciel !

Quelques exemples de comportements quotidiens fondés sur la pensée magique (une vidéo de Claire Deville) :

Les symboles s’incorporent aussi à la pensée magique comme par exemple le fer à cheval qui dans les croyances populaires est associé à l’apparition d’événements heureux.

En Franc-Maçonnerie, le symbole possède généralement un triple sens :

  • Un sens rationnel,
  • Un sens symbolique,
  • Un sens magique.

A titre d’exemple, qu’y a-t-il de commun entre un triangle, figure géométrique, et la trilogie des notions de Fraternité, Egalité, Fraternité, ou avec la fonction de vénérable maître-sse ?

Rationnellement il n’y a aucun lien apparent mais on peut y trouver une rationalité par la culture et l’histoire. Le triangle est alors un signe que l’on associe à des valeurs ou à une fonction !

Symboliquement, l’objet devient symbole dans la mesure où affectivement il nous relie à une expérience de nature affective (cf les travaux de Jean Piaget) comme peut l’être l’expérience initiatique. Ce qui explique que tous les objets ne sont pas des « symboles ». Si j’associe le triangle à la relation que j’ai pu nouer avec le VM qui m’a initié, il deviendra pour moi le symbole de respect, d’affection et d’admiration pour lui.

Magiquement parlant, le triangle se sacralise socialement en devenant pour le groupe des francs-maçons la représentation de valeurs ou de la fonction « respectable »  du VM de l’atelier ! J’associerai ainsi la puissance du triangle à la puissance que j’attribue au groupe des francs-maçons et le port du triangle sera pour moi un avertissement pour tous ceux qui me rencontrent pour qu’il sache combien je suis “puissant” !

Dans la pratique, nous associons spontanément ces trois sens.

La pensée magique en franc-Maçonnerie se retrouve de façon encore plus évidente dans une pratique très fréquente : quelle relation rationnelle peut-on faire entre le pavé mosaïque et le caractère sacré d’un décor ? Si l’on se réfère aux rituels, aucune relation n’est formulée ; pourtant, dans de nombreuses loges, le pavé mosaïque est sacralisé et il est interdit de poser un pied dessus, alors que dans d’autres loges, il fait partie du décor et ne jouit d’aucun interdit. C’est par la pensée magique qu’on le sacralise en le contournant !

La fonction de la branche d’acacia est un autre exemple de la pensée magique qui associe ce rameau végétal à la résilience, voire à la résurrection !

On ne peut évoquer ce sujet sans faire une référence à Alphonse-Louis Constant, alias Éliphas Lévi ; il y aurait tant à commenter !

En analysant nos comportements, il est possible de retrouver de multiples exemples où nos gestes et nos pensées fonctionnent sur ce mode magique.

La conceptualisation de la notion de « pensée magique » s’est faite à la fin du XIXème avec les travaux de l’anthropologue français Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) qui la rattachait à la pensée « prélogique ». A l’époque, l’évolutionnisme darwinien s’imposait comme une référence : la pensée magique était un stade « infantile » auquel devait succéder la pensée « logique » rationnelle fondée sur des faits scientifiquement prouvés. Durkheim, Freud et d’autres resteront pour l’essentiel sur cette déclinaison.

James George Frazer (1854 – 1941), anthropologue écossais connu pour ses nombreux travaux sur les mythes et les rites (parmi ces nombreuses œuvres, citons le célèbre « Rameau d’Or » publié en 1890), démontre que selon lui « la pensée magique anime l’un des stades traversés par l’humanité, les deux autres étant caractérisés par la pensée religieuse et par la pensée scientifique ».

C’est dans l’animisme que l’on retrouve un développement le plus illustratif de la pensée magique avec l’intervention des mauvais ou des bons « esprits » qui font le lien entre des événements apparemment sans relation.

Marcel Mauss (1872-1950) et Henri Hubert (1872-1927) sont les auteurs d’une « Esquisse d’une théorie générale de la magie », parue dans L’année sociologique (1902-1903) place la pensée magique dans l’ordre des pratiques sociales :

« La magie est donc un phénomène social.  Il nous reste  à  montrer  quelle  est  sa  place parmi les autres phénomènes sociaux, abstraction faite des faits religieux, sur lesquels nous reviendrons. Les rapports qu’elle a avec le droit et les mœurs, avec l’économie et l’esthétique, avec  le  langage,  pour  curieux  qu’ils  soient,  ne  nous  intéressent  pas  maintenant.  Entre  ces séries de faits et la magie, il n’y a que des échanges d’influences. La magie n’a de parenté véritable qu’avec la religion, d’une part, les techniques et la science, de l’autre. Nous venons de dire que la magie tendait à ressembler aux techniques, à mesure qu’elle s’individualisait et se spécialisait dans la poursuite de ses diverses fins. Mais il y a, entre ces deux ordres de faits, plus qu’une similitude extérieure : il y a identité de fonction, puisque, comme nous l’avons vu dans notre définition, les uns et les autres tendent aux mêmes fins. Tandis  que  la  religion  tend  vers  la  métaphysique  et  s’absorbe  dans  la  création  d’images idéales, la magie sort, par mille fissures, de la vie mystique où elle puise ses forces, pour se mêler à la vie laïque et y servir. Elle tend au concret, comme la religion tend à l’abstrait. Elle travaille dans le sens où travaillent nos techniques, industries, médecine, chimie, mécanique, etc. La magie est essentiellement un art de faire et les magiciens ont utilisé avec soin leur savoir-faire, leur tour de main, leur habileté manuelle. Elle est le domaine de la production pure, ex  nihilo  ;  elle  fait  avec  des  mots  et  des  gestes  ce  que  les  techniques  font  avec  du travail. Par bonheur, l’art magique n’a pas toujours gesticulé à vide. Il a traité des matières, fait des expériences réelles, et même des découvertes. »

On doit aussi à l’Abbé Robert Lenoble (1902-1959) et à son œuvre « L’esquisse d’une histoire de l’idée de nature » publiée après sa mort en 1969, un développement qui place la pensée magique dans l’approche inconsciente de la Nature.

« On pourrait plutôt penser, en se gardant de tout statisme, à une double permanence, d’une part de la raison, d’autre part d’une mystérieuse libido capable de muer tantôt en déraison magique, tantôt en des formes esthétiques et idéales qui pourraient être l’Éros couronnant et achevant la raison » (Lenoble : 1969 ).

Houria Abdelouahed et Laurie Laufer, dans un article de la revue Cliniques méditerranéennes parue en 2012 rappellent que :

« C’est dans le chapitre « Animisme, magie et toute-puissance des pensées» que Freud soulève la question de la pensée magique. Puisant dans les désirs de l’homme, conférant ainsi une surestimation de l’acte psychique, la magie est la part la plus originale et la plus significative de la technique animiste. Ce que l’homme instaure par voie magique n’advient que parce qu’il le désire. Ce moyen se retrouve chez l’enfant, le primitif et le névrosé. Le principe qui régit la magie est celui de la toute-puissance des pensées. »

Aujourd’hui, on pourrait tout simplement replacer la pensée magique dans la dynamique de « la recherche de sens » que tout être humain, quelle que soit l’époque où il vit, se pose !

La pensée magique est une réponse à cette quête de sens ; cette réponse s’inscrit dans un univers culturel et social qui explique qu’elle est profondément ancrée dans les croyances collectives. Certains lui reconnaissent un côté positif : elle serait rassurante et protectrice dans la mesure où la réponse qu’elle propose éviterait une angoisse déstabilisante. Mais elle a aussi des côtés négatifs car elle alimente aussi des mythes comme l’antisémitisme ou la xénophobie.

 

En conclusion, si on admet que la pensée religieuse n’est qu’une déclinaison d’un processus complexe, il nous faut accepter que nous utilisons, consciemment ou inconsciemment, ces trois modes principaux de pensée (symbolique, magique et rationnelle) dans un environnement social , au milieu de cette nature transformée par les générations précédentes. Suivant notre expérience personnelle, nos savoirs et notre imprégnation sociale, selon les situations où nous nous trouvons, l’un ou l’autre de ces modes de pensée fonctionnera en priorité.

Spontanément, les modes magique et symbolique, semblent intervenir en premier. La pensée symbolique m’apparaît dans l’ordre de l’intime. La pensée magique s’inscrit dans une dynamique sociale qui peut être soit orientée vers le repli sur soi et la peur soit sur l’élan et la conquête. La pensée rationnelle est une pensée de la réflexion et de la recherche qui semble plus fragile et aléatoire dans la mesure où elle se fonde sur des travaux de recherche qui ne sont pas forcément toujours explicites.

Il est clair qu’aujourd’hui, en ce début du XXIème siècle, l’inquiétude scientifique favorise le recours à la pensée magique qui voit une de ses déclinaisons dans le complotisme faire florès.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler combien cette pensée magique mériterait qu’on y prête attention ; elle sous-tend des raccourcis, des facilités de l’argumentation et des tentations faciles. Mais, le fait est là car elle imbibe les relations sociales et donne des réponses commodes à une réalité complexe que l’on ne comprend pas toujours. La sphère politique est en particulier un milieu qui fonctionne avec prédilection sur ce mode. Prenons garde que la démarche maçonnique ne tombe pas dans ce piège !

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