Je suis tombé par terre, c'est d'la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c'est d'la faute à Rousseau

J’étais en Loge hier soir, et nous avons évoqué les grands philosophes des Lumières, ceux qu’on devrait réétudier à la lueur de l’obscurantisme ambiant. Je repensais à Rousseau et Montesquieu, qui, parmi les premiers ont employé cette très belle expression, le contrat social. La question que je me pose, c’est la nature de ce contrat social dans notre beau pays.

En fait, depuis l’ère industrielle, les parents de la génération précédente ont toujours espéré que leurs enfants aient un meilleur niveau de vie qu’eux, tels des Rastignac ou des George Duroy. Nos parents rêvent pour nous d’ascension sociale et la société doit nous le permettre. Gardons cet élément, qui est un des premiers objectifs du contrat social.

Par ailleurs, l’histoire du travail et du revenu montre la grande importance de l’accession à la propriété privée, que ce soit de son logement, de son atelier, etc. Au XIXe siècle, il n’existait pas encore d’assurances sociales, et une famille d’ouvriers pouvait se retrouver à la rue du jour au lendemain en cas d’accident de la vie d’un parent. L’obsession de la propriété vient ainsi de cette peur engendrée par l’insécurité du monde du travail dans la société industriellei. Entre le XIXe siècle et notre époque, quelques révolutions sont passées par là : le solidarisme, mis en mot par le Frère Adolphe Crémieux, la santé publique, théorisée par le Frère et médecin Raspail, le Front Populaire, le Gouvernement Provisoire et le Conseil National de la Résistance. Le programme du Conseil National de la Résistance reprend les meilleures pages du solidarisme en instituant la Sécurité Sociale, l’assurance-maladie, l’assurance-chômage et bien sûr, l’assurance-vieillesse. Autrement dit, chacun est couvert par ce système de mutuelles assurances. Ce système a pour finalité de maintenir le niveau de vie de chacun. Ainsi, quelqu’un qui aura travaillé toute sa vie avec un certain revenu ne doit pas voir son revenu baisser (ou augmenter, d’ailleurs) une fois à la retraite. C’est ce que prévoit le contrat social.

Toujours dans ce contrat social, chaque citoyen doit être traité avec la même déférence, qu’il soit de Brive-la-Gaillarde, Argenton-sur-Creuse, Landernau, Lyon ou même du 7e arrondissement de Paris. L’égalité est rendue possible par un ensemble de services publics qui fonctionnent : transports, écoles, poste, distribution d’énergie, infrastructures, soin etc. Un service public de qualité contribue à maintenir la paix dans le pays, en participant de la réduction des inégalités et donc de la redistribution des richesses. Certes, le service public et, dans une plus large mesure, le solidarisme ont un prix, payé par les cotisations sociales et la fiscalité. C’est pourquoi il est équitable de payer sa contribution, à hauteur de ses moyens. D’ailleurs, nous autres Francs-maçons donnons notre obole au Tronc de Bienfaisance à hauteur de nos possibilités.

Pour en revenir à ce contrat social, j’ai le sentiment que celui-ci est en train d’être brisé de plus en plus brutalement, non pas depuis l’arrivée au pouvoir du parti d’extrême-centre, mais depuis plus longtemps que ça.

En fait, je pense qu’il faut remonter à la source de nos maux, qui a un nom : Alan Greenspan, qui est à l’économie ce qu’Aleister Crowley fut à la Franc-maçonnerie. Pour rappel, Alan Greenspan a un jour doctement expliqué que les profits reposaient sur l’insécurité constante des travailleurs. Il est aussi le créateur de la stratégie Starve the Beast, qui consiste à casser le service public en lui coupant ses moyens, de manière à le faire détester par le public. Le problème est que des programmes politiques ont été écrits sur la base de ses travaux. C’est la dérégulation de l’ère Reagan, la casse du système anglais de l’ère Thatcher etc. En fait, nos dirigeants, intoxiqués par l’idéologie anglo-saxonne, la même que celle qui a engendré le capitalisme, refusent d’admettre que l’on puisse toucher un revenu sans travail, comme ce peut être le cas pour les retraités ou les bénéficiaires d’assurances. Par contre, les rentiers du capitalisme, rien à dire, c’est normal, ils sont prédestinés puisque nés dans la bonne famille.

En très gros, ne peuvent s’en sortir que ceux qui ont été prédestinés, le travail étant l’instrument de la rédemption dans les dogmes de ces religieux. Dans leur paradigme, l’État n’a pas à redistribuer les richesses. C’est ainsi à chacun de prendre ses responsabilités et de souscrire des assurances par capitalisation. Ce sont les fameux fonds de pension, qui font tant de mal un peu partout.

Le problème est que les tenants de cette idéologie sont au pouvoir depuis des années, et, pour satisfaire cette idéologie, qu’ils n’hésitent pas à détruire le contrat social français, pour imposer un autre modèle pourtant incompatible avec la société française, le modèle entrepreneurial. Ainsi, comme en entreprise, tout doit être rentable, tout doit être source de profits et tout ce qui coûte doit être supprimé. Au point qu’il existe une loi, dite « loi organique relative aux finances publiques », qui oblige l’État à travailler comme une entreprise. Ainsi, le service public n’étant pas rentable, supprimé, avec la stratégie Starve the Beast et la révision générale des politiques publiques. L’assurance-chômage ? Supprimée, avec une loi « pour la précarité », fin de citation. Et maintenant, c’est l’assurance-vieillesse qui est menacée. Au nom de quoi ? De cette idéologie anglo-saxonne selon laquelle il est insupportable de toucher un revenu sans travail (sauf pour les actionnaires et leurs héritiers, bien sûr)

.

Le fond du problème, de cette crise qui a engendré le mouvement des Gilets Jaunes et toute la vague de révolte contre nos dirigeants, est, je pense, la rupture unilatérale de ce pacte social, rupture qui nous condamne tous à la pauvreté et à la précarité.

La grève est-elle la solution ? Je ne le crois pas, puisqu’elle va accroître les décalages entre grévistes et usagers des services. La vraie solution est de repenser le travail, repenser le pacte social, en l’actualisant. Des pistes de réflexion existent, à commencer par la taxation des transactions financières (la taxe Tobin était un bon exemple) qui financerait un système de revenu universelii.

Au lieu de rejouer la tragédie de la grève, pourquoi ne pas exiger de réels changements, comme l’instauration de ce revenu universel, qui réglerait pas mal de problèmes? Mais quel levier utiliser ? Peut-être commencer par arrêter de consommer compulsivement des produits destinés à s’autodétruire de manière à affamer la bête… Un Starve the Beast du public contre les mastodontes industriels, peut-être.

Décidément, le temps est au crépuscule.

J’ai dit.

iVoir à ce propos le Que-sais-je intitulé « Le travail » de la sociologue Dominique Méda.

iiOn pourra lire les travaux de Dominique Méda et Pierre Larroutouru. Mais je recommande Fuck Work de l’universitaire américain John Livingstone (2018), qui déconstruit le travail à l’anglo-saxonne.