"Ma pauvreté consent, point ma volonté" dit l'apothicaire à un Romeo voulant se suicider proprement (cf. Shakespeare).

J’étais en Loge hier soir, un peu malade. L’hiver arrive et ma sphère ORL n’aime pas trop ça. Pendant la mauvaise saison, j’accumule rhinites, rhino-pharyngites, laryngites, sinusites et autres angines, trachéites, etc. De là à penser que j’étouffe dans ma vie, il n’y a qu’un pas, que je réserve pour un éventuel psychanalyste. Et comme je fais partie des gens qui ont encore confiance en leur médecin (et qui se font vacciner quand c’est nécessaire), je suis allé voir le mien et j’ai récolté une ordonnance avec quelques médications. Ah Seigneur mon dieu, quel parcours du combattant pour obtenir de la prédnisolone ! J’ai dû visiter plusieurs pharmacies pour un médicament générique élémentaire. Pour l’anecdote, j’en discutais avec un autre Frère en savourant un grog (médication certes plus efficace que tous les médicaments antirhumes, mais à consommer avec modération), qui m’a expliqué comment fonctionnait le commerce des médicamentsi. En fait, leur prix est fixé par l’Assurance Maladie, ce qui n’arrange pas forcément les fabricants et revendeurs en gros. Ces derniers préfèrent vendre leur production au plus offrant pour augmenter leurs marges. Et le plus offrant n’est pas notre pays. Autrement dit, les fabricants n’honorent pas leurs commandes, préférant un acheteur prêt à cracher plus de cash. On retrouve ce qu’Alain Supiot expliquait à propos du néolibéralisme : l’engagement, la parole donnée n’ont plus aucun sens face au profit.

J’en profite pour signaler que le problème concerne aussi la pilule contraceptive et la « pilule du lendemain ». Celles-ci ne sont plus disponibles ou ne le seront bientôt plus. Exactement pour les mêmes raisons. Comment spéculer sur la santé et la sécurité des femmes.

Dans la même période, comme nous approchons de décembre, je reçois régulièrement des messages de l’Association Française contre les Myopathies en prévision du prochain Téléthon. L’occasion pour moi de regarder les avancées scientifiques en matière de soin des maladies génétiques. J’ai ainsi appris avec joie qu’une équipe française avait réussi à créer un médicament capable de ralentir l’évolution de certaines maladies neuromusculaires. La formule de ce médicament a été rachetée par un géant de la pharmacie, qui va le commercialiser au modeste prix de 2 millions de dollars la dose outre Atlantique. Autrement dit, cette boite, qui n’a pas investi un kopeck dans la recherche (financée par des dons publics) va réaliser une plus-value plus qu’importante, alors que des malades devront s’endetter pour espérer en bénéficier. Bel aspect de la recherche de profit à outrance : s’endetter pour se soigner. Heureusement, nous avons encore en France notre Sécurité Sociale, mais pour combien de temps encore avant que la clique de rapaces au pouvoir ne la démantèle pour satisfaire leur idéologie morbide ?

Dans le même esprit, je ne puis m’empêcher d’évoquer le nom de Martin Shkreli, ce charmant jeune homme de 36 ans, connu pour avoir fait flamber le prix d’un médicament de 13,5 dollars à 750 dollars la doseii. Une fois, on peut considérer que c’est une erreur. Grave. Mais le problème, c’est qu’il n’a pas compris la leçon et a recommencé avec d’autres médicaments. Autrement dit, on a le droit de s’approprier une invention pour laquelle on n’a rien investi et d’en augmenter le prix au détriment des patients pour augmenter son bénéfice. Précisons que M. Shkreli est actuellement en prison pour des fraudes diverses. Mais pas pour avoir condamné des millions de patients. On a la justice que l’on peut…

Depuis des années, je me pose la question du mal. J’en ai ainsi développé une définition provisoire : le mal est un écart par rapport à une ligne morale extrinsèque ou une éthique intrinsèque, écart dont les conséquences sont d’infliger une souffrance indue à autrui. La question à laquelle je n’ai pas encore de réponse, c’est celle de la part de libre-arbitre dans le choix du mal. J’en viens à m’interroger sur un aspect grave : tous ces gens, ces hommes d’affaires très hautement qualifiés, diplômés des plus grandes institutions du monde, donc probablement intelligents (en tout cas, en matière d’intelligence logico-déductive), pensent-ils aux conséquences de leurs actes ? Pensent-ils qu’ils peuvent faire souffrir, ou tuer des malades ? Ont-ils idée de l’odeur de cadavres de leur tas d’or ? Soit ils en sont conscients, et ce sont de réels salopards, soit au contraire, ils n’y ont pas pensé, et ce sont des idiots. Puissants, mais idiots.
Hannah Arendt avait défini la banalité du mal à travers les actions de gens ordinaires, tels le fameux officier nazi Adolph Eichmann, régulateur des trains de la mort, dont la défense était « je ne savais pas, j’ai obéi aux ordres ». Elle expliquait qu’Eichmann, tout ingénieur doué qu’il était, était incapable de penser, et donc faisait preuve d’une grande superficialité. Or, ne pas penser, c’est risquer de faire n’importe quoi, ou pire, faire le mal. Le problème est que ces prétendues élites sont déconnectées de la réalité, et au fond, se fichent bien des conséquences de leurs actions, sauf quand celles-ci montent.

Nous autres Francs-maçons prêtons serment sur le Volume de la Loi Sacrée. Et justement, que dit-elle, cette fameuse Loi Sacrée ? Hé bien, de ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fût fait et a contrario, faire le bien que l’on voudrait qu’il nous fût fait. Si on arrêtait de penser aux profits immédiats, si on réalisait que nos actions ont des conséquences bonnes ou mauvaises et si on agissait davantage en termes de bienveillance et surtout de bien commun, le monde se porterait un tout petit peu mieux.

Spéculer tue.

J’ai dit.

iInformation confirmée par France Inter : https://www.franceinter.fr/sciences/ruptures-de-stocks-de-medicaments-une-situation-toujours-preoccupante

iiAffaire du Daraprim, médicament anti-infectieux et anti-paludéen.