Les écouteurs, l'emblème de la Génération Y

J’étais en Loge il y a quelques temps, enfin plus précisément à un déjeuner de fraternelle. J’avoue que ce que j’y ai entendu m’a laissé un peu sceptique. Nous devions discuter entre professionnels du « management de la génération Y ». Pour ma part, je considère toute idée de classement de génération comme une colossale connerie, étant moi-même d’une génération bâtarde entre la « génération X » et la « génération Y ». Mais bon, il paraît que c’est l’organisation scientifique du travail (autre énormité) qui veut ça. Le frère conférencier, de mon âge, tentait d’expliquer à nos aînés, chefs d’entreprise comment communiquer avec les jeunes de 20-30-40 ans. Hum, faisons un peu d’histoire avant d’aller plus loin.

Cette génération a connu par ses parents les crises diverses des années 80, comme la désindustrialisation, la fermeture des mines, celle des hauts fourneaux, le chômage de masse etc. Leurs enfants, donc nous, ont connu l’espoir de l’informatique avec la fameuse Nouvelle Economie de la fin des années 90, celle qui promettait de grandes richesses pour peu d’investissement. Ah, le merveilleux modèle de la start-up avec lequel on m’a rebattu les oreilles en école d’ingénieur ! Et puis il y a eu 2001. Non pas l’attentat du World Trade Center, mais l’effondrement du NASDAQ et l’éclatement de la bulle Internet, qui a laissé les jeunes ingénieur sur le carreau. Je ne vous raconte pas les galères que mes camarades ou moi-même avons vécues. Beaucoup d’entre nous ont dû, pour survivre, se contenter de postes moins qualifiés que nos diplômes. En terme d’économie ou de sociologie, on appelle ça la dégressivité. Bien évidemment, la dégressivité est valable pour tous les niveaux. C’est comme ça qu’on a des adjoints administratifs ou des bûcherons (personnels de catégorie C) titulaires de doctorats ou de masters. Ou des facteurs docteurs d’État. Si des diplômés du supérieur peinent à trouver un emploi et se rabattent sur des postes moins qualifiés, que dire des moins diplômés ? J’en profite pour mettre en lumière une récente étude du CEREQ, qui met en valeur la dégradation du recrutement : un jeune diplômé sera moins payé qu’un aîné, le diplôme n’étant plus (et de loin) une garantie d’embauche. Et bien évidemment, les postes de cadres, c’est fini pour les jeunesi.

Autre phénomène amusant : depuis des décennies, on serine à chacun que le plein-emploi, c’est fini, le CDI aussi. Merci à la Commission Attali et ses séides, dont un, très connu, est en marche vers la destruction de notre modèle social.

Les pseudo-intellectuels (qui ne sont que les porte-voix du néolibéralisme) assènent leur vérité et contaminent les esprits avec leur message délétère, qui n’est ni plus ni moins que la pensée de l’américain Alan Greenspan («[le succès de l’économie] repose sur l’insécurité croissante des travailleurs »). L’application de cette pensée a produit les résultats que l’on sait : déconstruction du Code du Travail, déconsidération des syndicats, mais aussi recherche de profits au détriment des personnes. Je pense notamment au démantèlement des usines Boussac dans les années 90 (avec la bénédiction des gouvernements ET des aides d’Etat) et à leur relocalisation dans des pays moins regardants sur les salaires, les conditions de travail ou la sécurité sociale. Je pense aussi au scandale Michelin, au début des années 2000 : l’entreprise, largement bénéficiaire a fermé une usine, sans raison autre que l’augmentation des profits… Ne parlons pas des banques, devenues structures parasitaires, qui spéculent contre leurs clients, engendrant des crises terribles soit à l’échelle d’une personne (surendettement etc.) ou à l’échelle d’un pays (subprimes).

Résultat : la jeune génération sait qu’elle sera moins bien lotie que la génération précédente. Elle sait aussi que l’entreprise, qui exige par contrat la loyauté de ses salariés, ne leur sera pas loyale en retour et qu’elle les jettera après les avoir essorés.

Le Frère conférencier expliquait alors à nos aînés que la génération Y avait connu la précarité, les crises et était lucide sur la situation économique. Il expliquait aussi que cette génération avait besoin que le travail fourni dans le cadre de son emploi ait un sens. Si le sens n’y était pas, le jeune n’hésiterait pas à partir. Il expliquait que cette génération n’était pas une génération d’esclaves taillables et corvéables à merci (ça, ce sont mes mots, pas les siens).

Ce qui m’a amusé, c’est la réaction des anciens et des aînés, les vieux chefs d’entreprise. Pour eux, tout ça n’avait aucun sens et si les jeunes n’étaient pas contents, ils pourraient aller voir ailleurs. Parce que quand on a un emploi, on la ferme, on bosse et on ne revendique pas. Et on est bien content de travailler pour eux.

Bon, je crois que l’entreprise française n’est vraiment pas prête à la passation de flambeau. Vraiment pas. D’autant plus qu’un autre phénomène plus subtil, plus discret est en cours. Ce phénomène, mis en lumière par le journaliste Jean-Laurent Casselyii, est celui d’une révolte des diplômés. Il a observé que les jeunes diplômés étaient las d’occuper des bullshit jobs ou de produire des biens et des services inutiles, voire nuisibles ou encore las de travailler à leur emploi en dehors des périodes raisonnables sans réelle reconnaissance. Ces jeunes diplômés se lancent dans l’aventure de la création artisanale, de l’agriculture biologique, de la transmission ou création artistique etc. A chaque fois, une aventure qui leur procure plus de sens et de joie que remplir des tableaux. Phénomène encore marginal? Peut-être est-il encore trop tôt pour le dire. Toujours est-il qu’ils font, comme le disait Simone Weil, « de leur travail un objet de contemplation ».

Mais quel rapport avec la Franc-maçonnerie, me direz-vous ? Nous, qui glorifions le travail, devons vraiment nous interroger sur le futur. Le futur du travail, d’une part, mais surtout le futur des travailleurs. Plus que jamais, nous devons nous rendre compte que la société change, et que ce changement nous échappe. La robotisation tue l’emploi, le dumping social organisé par nos élites a engendré une population de « travailleurs pauvres » sans oublier les laissés-pour-compte de l’emploi. Etudier n’est plus une garantie de faire une bonne carrière, et faire une bonne carrière n’a plus vraiment de sens dans notre monde que nous rendons de plus en plus crépusculaire.

Je crains même que nous n’intéressions plus grand monde dans le futur, si nous ne sommes pas en mesure de contribuer à l’amélioration de l’homme et de la société qui en ont vraiment besoin. Alors, plus que jamais, posons-nous les bonnes questions : de quel futur voulons-nous ? De quelle société voulons-nous ? Sommes-nous sûrs de vouloir persévérer dans cette voie où une minorité peut mettre à sac la planète et s’approprier le bien commun ?

J’ai dit.

iEnquête du CEREQ : https://www.cereq.fr/des-debuts-de-carriere-plus-chaotiques-pour-une-generation-plus-diplomee-generation-2010

Une synthèse est disponible ici : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-eco/l-edito-eco-30-octobre-2019

iiJean-Laurent Cassely, La révolte des premiers de la classe, éditions Arkhé