Et voici nos nouveaux collègues!

J’étais en loge hier soir, comme souvent passablement agacé par la bêtise de mes contemporains. Ou plus précisément la connerie qui habite les dirigeants d’entreprise et les pousse à prendre des décisions réellement ineptes. Certains me demanderont ce qui peut motiver une telle colère et ils auront raison. Il faut savoir que je déjeune à peu près chaque jour ouvré dans une cantine, que dans le cadre de nos moments thucydidéens, nous qualifions de « Restaurant interentreprises ». Beaucoup de décorum pour désigner un self. Ce qui est intéressant dans ce self, c’est que des jardiniers du parc d’à côté côtoient des journalistes d’un groupe de presse éditant des revues prestigieuses, des employés et dirigeants de banques privées, des employés et dirigeants de multinationales, des employés et dirigeants de PME et boite de mercenaires (enfin, de société de services et d’ingénierie informatique, des boites qui mettent à disposition du plus offrant leurs salariés pour tout type de mission, ce qui est l’exacte définition du mercenariat).

Cette cantine est pour moi un véritable laboratoire de recherche en sociologie amusante et une véritable source d’inspiration. En étudiant les comportements des uns et des autres, on peut en déduire pas mal de choses, notamment sur les rapports de classe ou les rapports humains. Avec un peu d’observation, on peut réellement distinguer les connards des gens ordinaires, le connard étant l’individu toujours prêt à marcher sur les autres, et humilier son prochain s’il se croit supérieur à lui. Je m’appuie sur les travaux du sociologue Robert Sutton1 pour étayer mon propos. Un petit geste qui trahit le connard : le gars ou la nénette qui va donner des coups de plateau à la personne devant lui parce que ça ne va pas assez vite. Mais l’étude du connard n’est pas l’objet de mon propos. Enfin, si, mais autrement.

Comme l’a dit Audiard, « les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Et là, j’ai vu les effets d’une décision prise par des gens sûrement très diplômés, mais, comme l’écrivait Hannah Arendt, privés de la capacité de penser. Les dirigeants de ma cantine ont décidé de remplacer les caissières par des caisses automatiques ! Qui ne sont pas au point, ce qui nécessite un contrôle et une autre entrée de données après le passage du client…

Toute blague mise à part, j’ai discuté avec le technico-commercial tout fier de sa machine. Selon lui, le passage en caisse sera plus rapide, plus facile, plus séduisant2. Et le contact humain ? Et la décision humaine, seule capable de régler un problème ?

A la fin de la discussion, je lui ai souhaité de voir son emploi de technico-commercial et ceux de concepteurs de robot remplacés par une machine, comme ce qui allait arriver aux employés du restaurant. D’aucuns me diront que je ne suis pas sympa (ce qui est vrai), mais je leur rétorquerai qu’une parole fraternelle n’est pas parole de vérité et qu’une parole de vérité n’est pas une parole fraternelle. Ce n’est pas de moi, mais d’un certain Lao-Tseu.

En fait, je crois que nos dirigeants d’entreprises sont habités par une pulsion d’accumulation de profits, qui leur font choisir une voie du mal. Qu’est-ce que le mal, me direz-vous ? Le mal, bien qu’il y ait un certain nombre de définitions, c’est infliger à autrui une souffrance indue3. Réduire le coût du travail en infligeant une charge plus grande aux travailleurs, c’est, selon cette définition, faire le mal. Tout simplement. Et ça, rien ne peut, ni ne doit le justifier. L’argument du robot qui libère du temps est un argument fallacieux, puisque l’emploi du robot va surtout justifier quelques licenciements4 pour alléger la masse salariale. Voilà donc un bel exemple de banalité du mal, ce mal qu’on accomplit sans y penser, parce qu’on n’en est plus capable. Un simple trait de plume qui met des personnes au chômage (vous savez ? cette assurance sociale pour laquelle nous cotisons tous et dont l’accès est de plus en plus restreint).

Je pense aussi que le choix de remplacer ses équipes par des robots est symptomatique de l’attrait de l’inanimé, mieux connu sous le nom de pulsion de mort. Ne nous leurrons pas, il est rare que les dirigeants d’entreprise ne considèrent comme des personnes (ou sujets) leurs employés, qui ne sont, pour eux, qu’une banale ressource. Ceux-là ont oublié que justement, la seule valeur ajoutée est le travail humain.

Gloire au travail, gloire au travail, mais quelle ineptie ! Du travail, il y en aura toujours, mais de l’emploi, j’en suis de moins en moins certain. Et nous ne sommes pas prêts à assumer la 2e vague de la robotique, celle qui va faire disparaître les emplois tertiaires : caissiers, vendeurs, commerçants etc. Grand moment thucydidéen que ce « progrès » qui cache une véritable catastrophe sociale. Je suis d’autant plus inquiet que j’ai démontré qu’une partie de mon emploi pouvait être remplacée par un programme informatique, dont j’ai moi-même donné les grandes lignes…
Ceci dit, cette vague de destructions d’emploi m’inquiète un peu : dans le futur, où irai-je faire mes courses s’il n’y a plus de commerçants ? Dans une boutique avec des distributeurs automatiques ? Si j’ai un problème avec l’administration, qui me répondra si les agents publics disparaissent ? Un chatbot bien programmé ? Pareil, si j’ai un problème avec un opérateur ferroviaire5, est-ce la borne automatique qui me le réglera ? Et mon courrier, il sera livré par des drones ?
Quand je me serai blessé ou que je serai tombé malade, qui me soignera s’il n’y a plus d’infirmiers ou de médecins ? Un robot médical ? Et la justice, alors ? Est-ce qu’elle sera rendue par une intelligence artificielle ?
L’autre problème qui se pose, c’est celui de la perte d’emploi. Un grand nombre d’emplois peut disparaître avec l’emploi irraisonné de la robotique. Dans ce cas, comment survivront ceux, nombreux, qui auront perdu leur emploi, sachant qu’il y a une volonté claire de nos politiciens de limiter l’accès à l’indemnisation du chômage ou l’accès aux assurances sociales ? Pourrons-nous continuer de vivre dans une société de salariat dont les emplois auront été anéantis par l’utilisation abusive de robots ?

L’homme ne peut être libre qu’une fois libéré des contraintes du travail6, nous dit Hannah Arendt. Les machines devraient être là pour nous aider à nous libérer, mais certainement pas pour nous remplacer. Mais il est vraiment temps de se poser la question du monde que nous voulons créer. Vraiment.

J’ai dit.

1 Auteur entre autres de l’ouvrage à lire absolument : Objectif Zéro Sale Con, traduit en français chez Vuibert.

2 Aucun lien avec le Côté de Obscur de la Force, geeks que vous êtes.

3 Christophe Dejours, Souffrance en France, Pocket.

4 Lire à ce titre Charlie et la chocolaterie, de Roald Dahl sur les conséquences de la robotisation sur le monde ouvrier.

5 Car la SNCF aura disparu dans le futur… Et personne n’aura voulu la défendre.

6 Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Garnier-Flammarion