A plus de 70 ans d’âge, et plus de 40 années d’appartenance maçonnique au Grand Orient de France, je suis, comme d’autres frères et soeurs de ma génération, tenté parfois de faire un bilan ! C’est forcément un exercice personnel mais je cède à la tentation de vous le proposer en partage !

Chacun sait que le chemin de la vie nous conduit inéluctablement à la mort ; nombreux sont ceux qui, dans le monde profane, s’en désolent et, regrettant leurs jeunesses, s’en vont en lamentations et regrets. En loge, bien que nous soyons majoritairement dans le 3ème et le 4ème âge, nous avons grâce aux travaux que nous partageons, la possibilité de comprendre, d’accepter et de vivre avec intensité cette période de notre existence.

Ceci est d’autant plus vrai que les progrès de l’économie et de la médecine nous permettent de mieux gérer les inéluctables handicaps et de mieux préparer notre fin de vie.

Autrefois, il était coutumier de penser que nos capacités cognitives allant en s’estompant, il n’y avait pas grand-chose à faire et qu’à partir de 60 ans, il fallait se désinvestir de tout projet et de toute passion.

Aujourd’hui, on applique le même raisonnement à partir de 90 ans ; et demain, ce sera peut-être à partir de 100 ans !

Le premier constat que je fais est que tout est possible d’une part si on le désire et d’autre part si on accepte de changer notre existence en intégrant les conditions de notre nouveau statut.

La démarche maçonnique et la participation à la vie de la loge créent un environnement très favorable à cet épanouissement et cela pour deux raisons essentielles :

  • La démarche maçonnique sous-entend études, réflexions, confrontations et recherches : cette stimulation intellectuelle sur des sujets philosophiques, ésotériques et psycho-sociologiques est idéale pour faire fonctionner nos neurones !
  • La vie en loge par les rencontres avec des personnes de toutes origines, ayant des vécus différents et variés, obligent à oublier le repli sur soi et nous incitent à des échanges toujours fructueux.

Par ailleurs, nous retrouvons dans les travaux maçonniques des valeurs d’excellence :

  • Vivre simplement, en intégrant la modestie, l’humilité, l’arrêt des addictions pathogènes ;
  • Rechercher la vérité dans toute chose, refuser l’illusion d’un verbe enjoliveur, oublier la vanité ;
  • Comprendre, pardonner, ne pas polémiquer sur l’accessoire, toujours se référer à l’essentiel.

Avec une bonne hygiène de vie, la vie en loge peut aussi  être porteuse d’un équilibre affectif renouvelé avec des relations interpersonnelles pacifiées, sans enjeu et sans conflits d’intérêts.

Bien sûr, il y a toujours des cas particuliers et nous pouvons tous les jours voir en loge des frères ou des sœurs, fragilisés par des séquelles de problèmes médicaux ; sans le dire, ils (ou elles) réclament notre aide et nous ne savons pas toujours comment y répondre ; le frère ou la sœur élémosinaire est parfois bien seul(e) alors qu’il serait simple d’aller au devant du frère hémiplégique ayant des difficultés d’élocution, ou de la sœur en chimiothérapie, ou du frère sourd au dernier degré et qui fait mine d’entendre la planche !

Tout est possible aujourd’hui pour peu qu’on s’intéresse à l’autre et qu’on accepte d’aller vers lui ; c’est le rôle du (ou de la) vénérable de mettre en place les conditions de cette fraternité active vers les frères et sœurs agé(e)s pour les aider à profiter complètement des bienfaits de la vie en loge.

Avec ces principes on pourrait faire mentir Chateaubriand et ces citations extraites de « Mémoires d’outre-tombe » que tout le monde a en mémoire :

  • « La vieillesse est un naufrage, les vieux sont des épaves ! »
  • «  Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours. »

Etre vieux en loge suppose malgré tout des devoirs supplémentaires :

– S’auto-limiter en prises de parole : à mon avis, nous sommes toujours tentés de demander la parole ; fondamentalement, je suis convaincu que cela n’apporte rien ; présenter une planche personnelle de temps en temps suffit largement.

– Ne postuler à aucun poste; il me semble ridicule de prétendre exercer une fonction passé 65 ans ; il faut laisser les plus « jeunes » s’engager, c’est leur devoir et leur rôle.

– Refuser les « honneurs » et autres témoignages à connotation profane (médailles maçonniques, anniversaires, etc.). La fraternité n’a pas besoin de chichis pour se témoigner si elle est sincère.

– Apporter la bienveillance pour tempérer les excès dans les jugements plus ou moins péremptoires et cela non pas en loge mais aux agapes ou sur les parvis.

Au total, être vieux et heureux en loge suppose d’autres efforts et c’est bien car, comme chacun peut s’en rendre compte, c’est dans l’effort que l’on arrive à dépasser nos penchants funestes !

Un jour, il arrivera que la fréquentation ne sera plus possible et comme cela arrive le plus souvent, ils seront peu nombreux celles et ceux qui feront l’effort de venir nous voir dans un Ehpad ou à l’hôpital. Mais c’est normal car chacun-e a sa propre vie avec des problèmes à résoudre. Il est probable que nous perdrons la mémoire et que nous deviendrons végétatifs en attente qu’un événement achève notre existence. Tout cela est normal et peu de choses par rapport à tout ce bonheur que nous aurons connu.

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