Mon petit coeur de sauveteur-secouriste du travail bondit!

J’étais en Loge hier soir, passablement choqué par les actualités, du moins celles qui ne sont pas occultées par tel ou tel phénomène médiatique. Je repensais aux suicides d’enseignants, et plus au suicide de cette directrice d’école à Pantin en septembre 2019. Un petit recoupement de sources diverses et accessibles permet de voir que cette dame qui s’est jetée au sol, contrairement à ce qu’affirme sa hiérarchie, était un agent très consciencieux, plus soucieuse de l’objectif de l’école que des contraintes administratives diverses exigées par des technocrates inconséquents. Il ne m’appartient pas de juger de la conduite de ladite hiérarchie, mais j’avoue qu’un peu d’humanité et de compassion permettrait peut-être d’éviter d’alimenter un feu mauvais.

J’ai connu dans un service un cas similaire : un jeune sous l’emprise d’un supérieur particulièrement pervers dans une administration. Ce jeune a envoyé une lettre à pas mal de monde, et ses collègues ont pu éviter un drame. Sa lettre expliquait quels traitements il avait à subir chaque jour de la part de son supérieur. Des comportements plus que blâmables : humiliations quotidiennes, objectifs inatteignables etc. Pour l’anecdote, ledit supérieur a fait l’objet de plusieurs signalements de harcèlement. La liste de ses exactions est assez longue : dénonciations mensongères, promesses intenables aux agents, manipulations visant à détruire la cohésion du groupei, harcèlement téléphonique, harcèlement physique, collecte illégale de données, mises à pied pas toujours justifiées etc. La plupart des agents ont eu à lancer des procédures pour harcèlement contre ce chef. Le plus jeune des agents (un jeune en formation, qui plus est) n’a pas supporté ces traitements et en est arrivé à commettre une tentative de suicide.

Si le pire a été évité, la suite est plus sombre. Le chef de service s’est ému et a pris les dispositions nécessaires : le jeune a été viré, et sa tentative de suicide a été interprétée comme résultante de problèmes personnels… Donc aucun lien avec les conditions de travail. Pour le supérieur responsable de ce gâchis, tout va bien, merci.

De manière plus générale, il est assez difficile d’établir une statistique fiable des suicides dans notre beau pays. Il semblerait que le taux de suicide soit d’au moins un par heure chaque jour. La difficulté est qu’il n’est pas toujours facile d’identifier un suicide… Je suis curieux de connaître le nombre de suicides directement imputables au travail. Et malheureusement, les exemples ne manquent pas, outre l’ancienne France Télécom : la Poste (dont la direction dispose d’un plan de camouflage très efficace), la police…

De ce que j’ai cru comprendre, le suicide est l’expression ultime d’une souffrance sourde, elle-même issue des processus qui amènent à détruire les personnes : déshumanisation, dépersonnalisation, absence de reconnaissance, perte de sens, sans compter les augmentations de charge de travail etcii. Peut-être que dans la prévention du suicide, un effort particulier doit être fait bien en amont. Nous commençons à réaliser que les méthodes de management par la terreur, le management par process avec objectifs irréalisables, le réel mépris et le cynisme des encadrants et dirigeants face à la mort de leurs employés n’ont qu’une issue possible : la mort, pour échapper à la souffrance.

En tant que Franc-maçon, je suis particulièrement attaché aux valeurs humanistes, que je tente d’appliquer hors du Temple, avec plus ou moins de succès. Je me glorifie toutefois de n’avoir encore poussé qui que ce soit au suicide. Néanmoins, nos rituels comportent une formule que je trouve de plus en plus désagréable, en complet décalage avec les crises que nous vivons : « Gloire au Travail ». Certes, c’est un symbole, à interpréter et à ne surtout pas prendre au pied de la lettre !
Mais quand j’entends cette maxime symbolique et tout le tralala masturbatoire qui va avec, ce « Gloire au Travail » m’agace prodigieusement. Je crois au contraire qu’à notre époque d’hyper-productivité, dans laquelle le travail n’a très souvent plus de sens, nous devrions nous interroger, nous Francs-maçons mais aussi la société profane sur le sens du travail, ou l’importance trop grande prise par le travail dans nos vies. Nous devons aussi nous interroger sur le bien-fondé du fait de travailler et déconstruire les amalgames liés au travail, comme le propose le sociologue anglais David Frayne dans son ouvrage Le refus du travail.

Quoi qu’il en en soit, pour en revenir à mon idée initiale, on ne devrait pas avoir à mourir à cause de son emploi. Jamais.

Bon, avant d’aller en Loge, je suis passé dans la petite librairie spécialisée en bande dessinée pour me remonter le moral et j’y ai fait quelques achats, conseillé par mon libraire. Avec ses conseils, j’ai pris cette bande dessinée très bien notée : le travail m’a tué d’Hubert Prolongeau, Arnaud Delalande et Grégory Mardon (éditions Futuropolis). Je vais la lire ce soir…

J’ai dit.

i D’après ce que j’ai compris, un agent s’est vu promettre une promotion en échange de la surveillance et de la dénonciation éventuelle des pratiques de ses collègues. Ce que l’agent ne savait pas, c’est que la promotion était impossible, puisque les promotions dépendent de commissions indépendantes

ii Je ne le dirai jamais assez : consultez Souffrance en France, de Christophe Dejours