J’aurais dû être en loge cette semaine, mais les caprices des guignols des syndicats de cheminots en ont décidé autrement. Je me suis rendu comme tous les 15 jours dans ma maison perdue dans la Diagonale du Videi, ce qui m’a permis d’expérimenter une ambiance de catastrophe digne d’un roman de Pierre Bordage à la gare. Des voyageurs désemparés, un seul train salvateur en fonctionnement et les cheminots amenés à faire du tri, autrement dit, à ne laisser passer que les porteurs de ce précieux sésame qu’est le billet de train. A l’heure où j’écris ces lignes, mon train de retour a été annulé, les bus ont été pris d’assaut de même que les autres éventuels trains. Je suis donc coincé à la campagne. Inutile de vous dire que mon employeur ne va pas forcément apprécier la plaisanterie, même si j’ai pu prendre mes dispositions. Et encore, je bénéficie de la (relative) chance d’être fonctionnaire, ce qui veut dire que je ne peux pas perdre ma place arbitrairement. Mais je pense à celles et ceux qui ont perdu leur emploi à cause des grèves diverses de cheminots, comme la dernière en date, la grève perlée de 2018. On en a peu parlé, mais des personnes ont perdu leur emploi parce qu’elles n’ont pas pu se présenter à leur poste. Et je ne suis pas sûr que les guignols des syndicats ne leur aient versé une aide des caisses de grève. Mais c’est une autre histoire.

La grève du 19 octobre a pour origine une application du droit de retrait. En gros, la base accuse la direction de créer des conditions de travail dangereuses, en laissant circuler des trains sans contrôleur, avec un pilote seulement. Un accident survenu dans les Ardennes aurait mis le feu aux poudres et incité les cheminots à cesser le travail, en invoquant ce droit de retrait. Certes. Mais dans ce cas, utiliser l’argument du droit de retrait après l’accident et paralyser le trafic ferroviaire, surtout un jour de grand départ, relève de la malhonnêteté intellectuelle et de la pure mauvaise foi, quand ce n’est pas de l’égoïsme de classe. Au fait, il n’y a pas eu de grève ou d’application du droit de retrait après la catastrophe de Brétigny sur Orge et ses sept morts en 2013ii… Quelle cohérence !

Evidemment, les tenants de la privatisation à tout va expliqueront que c’est la faute aux pouvoirs publics et qu’il faut privatiser la SNCF pour que les usagers en deviennent clients, comme pour les compagnies aériennes. Mais quelle bonne idée ! Demandons aux clients d’Aigle Azur, XL Airways ou Thomas Cook ce qu’ils en pensentiii.

Les anglais eux-mêmes font machine arrière et en reviennent à la nationalisation des transports ferroviaires, après s’être aperçus que la privatisation ne fonctionnait pas.

En attendant, nous assistons toujours au même psychodrame entre les syndicats et la direction de la SNCF. On en rirait, s’il n’y avait pas un impact direct sur des usagers bloqués et dans l’incapacité de voyager, d’aller à leur emploi ou de rentrer chez eux. J’en profite pour saluer le grand professionnalisme des cheminots et personnels d’accueil qui ont continué le travail et fait de leur mieux pour assurer le service.

Quel rapport avec la Franc-maçonnerie, me direz-vous ? Hé bien, en tant que Franc-maçon, je suis très attaché à l’engagement. C’est d’ailleurs une valeur dont on parle beaucoup dans les Hauts Grades, mais qui n’a plus guère cours dans notre monde. Or, ce qu’a fait la SNCF, sur le plan éthique, est grave. C’est une rupture d’engagement. Normalement, la jurisprudence est très claire sur ce point, le service public doit fonctionner. C’est le principe de continuité de service. Interrompre le service de la sorte peut constituer une faute grave. Bien évidemment, ce sera aux juges administratifs de qualifier cela. Mais du point de vue éthique, rompre un engagement est aussi une faute grave. J’écoutais un jour une interview du juriste Alain Supiotiv qui expliquait le problème de l’engagement dans le néolibéralisme. La société néolibérale est une société où la parole donnée ou l’engagement ne valent plus rien face au droit ou au profit. Or, toujours selon Alain Supiot, dans une société où la parole donnée n’a plus valeur d’engagement, la seule issue est la violence.

Avec cette grève surprise, je ne pourrai plus avoir confiance en la SNCF quand je devrai me déplacer. C’est malheureux. Et malgré mes engagements syndicaux, je ne pourrai plus être solidaire d’une bande de guignols dont le comportement met gravement en difficulté des gens qui subissent déjà les effets de l’incurie des services divers (défauts d’entretien des voies ou du matériel vieillissantsv, trains supprimés sans raison valable, l’alcoolisme des mécanos n’en étant pas une., retards réguliers à l’arrivée comme au départ..).

Nous allons tous payer le prix de l’inconséquence de nos dirigeants aveuglés par le mirage anglo-saxon. L’avenir ne me dit rien qui vaille.
J’ai dit.

iLa Diagonale du Vide est la ligne allant des Pyrénées aux Ardennes. Elle comprend nombre de départements ruraux, dont la population est numériquement inférieure à celle d’un arrondissement parisien… Elle est quelque peu désertée par les services publics. Voir mon article intitulé Carte Postale pour les plus courageux.

iihttps://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_ferroviaire_de_Br%C3%A9tigny-sur-Orge

iiiCes 3 compagnies ont fait faillite, laissant sur le tarmac leurs passagers sans possibilité de rapatriement ni de remboursement.

ivAlain Supiot sur Arte – Disponible ici: https://youtu.be/Dpzv8H16R-Q et là: https://youtu.be/0-rOqywzWEY

vVoir à ce propos les enquêtes du Canard Enchaîné à propos de la catastrophe de Brétigny sur Orge et sa fameuse éclisse.