Rassurez-vous, les transports en commun sont pleins aussi.

J’étais en loge il y a quelques jours, un jour de grève de l’opérateur de transports de ma ville. Nom du Grand Architecte de l’Univers, quelle épopée ! Je pensais poser une journée de RTT pour éviter de prendre les transports en commun (du moins ceux qui fonctionneraient), mais en raison du sous-effectif que connaît mon service depuis quelques temps (temps qui se compte en années), mon supérieur me l’a refusée. Ben oui, il faut assurer la continuité du service. Donc interdiction d’être absent et obligation d’assumer la charge de 2 à 3 personnes, sans toutefois toucher de primes parce que dans l’administration, on doit tous être au même niveau, égal et donc indifférencié. Pas question de rémunérer l’effort et encore moins de reconnaître ce qui a été fait ! Ce jour-là, j’ai dû procéder à tous mes déplacements, y compris aller à mon bureau, à pied. J’ai l’odieux privilège de vivre dans l’intramuros de ma ville, à environ une heure de marche et environ une demi-heure de transport. J’aurai eu deux heures perdues en transport, ou plus précisément, à pied. Je précise que le Temple de ma Loge est sur mon trajet domicile-travail, ce qui facilite grandement les choses. Mais perdre du temps en transport, c’est très frustrant. Certains de mes collègues habitent beaucoup plus loin que moi et doivent subir deux à cinq heures de transport quotidiennes ! Ce qui leur procure des journées de neuf à douze heures quotidiennes au service de leur emploi, dont un certain nombre sont perdues en transport.

A ce propos, Nietzsche disait qu’un homme ne disposant pas des deux tiers de sa journée était un esclavei. J’en viens ainsi à rejoindre l’analyse de David Graeberii : le travail salarié dans les grandes métropoles est la suite logique de l’esclavage, en ce sens qu’il éloigne les travailleurs de leur domicile pour les faire trimer à des tâches de moins en moins utiles et de plus en plus absurdes, voire néfastes, pas toujours bien payées, et ce, dans des conditions toujours plus duresiii.

Le travailleur est en effet forcé de s’éloigner de la métropole, trop chère pour se loger décemment et donc vit en banlieue avec ce que cela implique : mode de vie routinier et lourd (métro, boulot, dodo), dépendant des transports et des désagréments associés (les usagers des TER Rhône Alpes, du RER C, des TER de la région PACA et les automobilistes savent de quoi je parle). Nous perdons ainsi un temps immense dans les transports individuels ou collectifs qui sont saturés.
On croit ne travailler que 35 heures par semaine, mais combien de temps perdons-nous ou plus précisément nous faisons nous voler par nos employeurs ? Ce temps perdu dans les transports, à cause de l’éloignement des quartiers résidentiels des quartiers de bureaux est bien du temps volé. Du temps à consacrer à ses loisirsiv, à sa famille ou à ses proches passé dans les transports pour un simple jobv .

Comment en est-on arrivé là ? Je suppose que la politique d’urbanisation des années 60-70 (création de logements en périphérie pour remédier à la crise du logement des années 50, rénovation des immeubles de logements en centre-ville, transformation desdits immeubles en bureaux pas toujours occupés, pari sur le tout-automobile) y est pour beaucoup, avec la mise en tension du marché du logement : centralisation des emplois en Ile de France et raréfaction des logements bien desservis créent une demande qui fait exploser le prix du logement disponible à proximité du lieu de travail. D’où l’éloignement pour ceux qui n’ont pas les moyens de se loger près de leur emploi et donc le temps perdu.

Pour nous, Francs-maçons, cette question pourrait paraître triviale. Mais elle est pourtant bien importante. Quand je rencontre un profane dans le cadre des enquêtes nécessaires à l’entrée en Loge, je lui pose toujours la question des transports. En effet, malgré l’amour du Devoir et les serments de fidélité, le temps et le moyen de transport peuvent compter dans l’assiduité. Je me souviens d’un Frère qui a ainsi quitté sa Loge-mère, éloignée de son domicile quand il a réalisé qu’il vivait à deux cents mètres du Temple maçonnique de sa ville. Il préférait aller travailler en Loge à pied plutôt que prendre sa voiture, subir plus d’une heure de transport, payer (cher) le parking et rentrer tard, ce qui se comprend très bien.

Historiquement parlant, les Loges étaient en fait les cantonnements des ouvriers bâtisseurs, et leur servaient de base, comme les actuelles bases-vies des chantiers. Les ouvriers pouvaient y loger et n’avaient pas à proprement parler de problèmes de chantiers.
Il en était de même avec les premières usines ou les premières manufactures : les ouvriers avaient de petites maisons avec des jardins potagers nécessaires à leur survie et vivaient, si on peut appeler ça vivre, proches de l’usine ou de la mine. A ce propos, l’industriel Jean-Baptiste Godin avait compris l’importance en tant que patron d’offrir à ses ouvriers des conditions de vie décentes. C’est pour cette raison qu’il fit construire le célèbre Familistère de Guise, dans l’Aisne : des logements spacieux et aérés, une école, des centres de loisirs, des laveries etc. Il est de bon ton actuellement de reprocher à Godin d’avoir appliqué une forme de paternalisme industriel, mais en un sens, Godin a fait mieux que beaucoup d’industriels ou de politiques contemporains, en appliquant des principes humanistes, en offrant à ses ouvriers la meilleure qualité de vie possible à l’époque, en les traitant autrement que comme des bêtes de somme. Certains grands patrons devraient en prendre de la graine, en ces temps de recherche de revanche des déclassés.

Margaret Thatcher revendiquait l’argent versé par la Grande-Bretagne aux institutions européennes, avec ce mot célèbre (mis en musique par Meat Loaf et Jim Steinman) : I want my money back. Et si j’en crois les penseurs du capitalisme tels que Benjamin Franklin ou Frederick Winslow Taylor, time is money. Quand je compte le temps que je perds chaque jour en transport pour assurer ma présence à mon emploi, quand les transports fonctionnent (ce qui est un autre débat), j’ai envie de dire : I want my time back !

En attendant, je rêve d’une personne politique qui aura le courage d’imposer que le temps de trajet entre le domicile et le lieu de l’emploi soit comptabilisé comme partie du temps de travail. En effet, j’ai de plus en plus de mal à concevoir que les heures que nous donnons à nos employeurs dans des conditions souvent déplorables pour rejoindre nos postes ne soient pas rémunérées ! Avec un tel dispositif législatif, nul doute que la crise du logement et le problème de la pollution routière ne puissent être élégamment résolus.

J’ai dit.

i La vraie citation, extraite de Humain, trop humain est « celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit».

ii Analyse livrée dans l’ouvrage Des fins du capitalisme du même David Graeber

iii Voir à ce propos l’ouvrage du Dr Dejours, Souffrance en France.

iv A propos de temps, l’idée de la journée de huit heures (8h de travail, 8h de repos, 8h de loisirs) est apparue au début du XIXe siècle, et mettra plus d’un siècle à être mise en place en France, par la loi du 23 juillet 1919. Elle a bien évidemment été combattue avec les forces par le patronat conservateur, qui devait estimer que donner du temps aux ouvriers les ferait tomber dans l’oisiveté, supposée mère de tous les vices…

v Job qui bien souvent a perdu de sa substance ou de son sens ou pire, qui n’est pas considéré.

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