On évalue et on fait pencher la balance de la décision vers le plus offrant, c'est ma-thé-ma-tique!

J’étais en Loge un soir, et en tant qu’Expert, j’ai eu à tuiler de jeunes Apprentis, afin de vérifier qu’ils avaient bien appris leur leçon. Certes, en Loge, on n’est pas à l’école et on n’a pas à exprimer ses penchants sadiques en cherchant à piéger les candidats en les interrogeant sur ce qu’ils ignorenti. Et le Surveillant et moi-même avons aidé le candidat à répondre au Tuilage. Comme sa planche était de bonne facture, nous l’avons jugé digne d’aller plus loin et il a été admis. Je repensais à ce tuilage puisque nous sommes en septembre, saison de l’entretien professionnel d’évaluation. Si je voulais caricaturer, je dirais que l’entretien d’évaluation consiste à faire son autocritique à la manière d’un procès stalinien d’une part et accepter que sa hiérarchie explique comment se passer de ce qu’on aura demandé d’autre part, le tout couronné par un jugement souvent résumé sous la forme d’une … note ! Au fond, ce n’est que la continuité de notre système scolaire où seule doit compter la note, qu’on tend à interpréter comme valeur de la personne (« c’est quelqu’un de bien, il a de bonnes notes » ou inversement « il a de mauvaises notes, donc ce n’est pas quelqu’un de bien ») alors qu’il s’agit de la valeur d’un travail fourni à une date donnée. De la même manière, le quotient intellectuel n’est pas forcément représentatif de la valeur de la personne, mais seulement de l’aptitude à passer des tests lexicaux ou logico-déductifs. Il est dommage que le QI soit encore considéré comme un critère humain ou un indicateur RH.

Cette obsession de la note se retrouve désormais dans tous les actes de notre quotidien : on prend un taxi ou un véhicule avec chauffeur, et on doit évaluer la prestation. On commande un article en magasin ou en ligne ? On doit évaluer la prestation. On reçoit ledit article ? On évalue la livraison ou le livreur. A l’aéroport, on doit appuyer sur un petit bouton pour donner son ressenti sur l’embarquement (processus qu’on est amené à faire soi-même avec les machines à peser et imprimer… il ne faudrait pas non plus embaucher du personnel). Toute expérience doit être ainsi évaluée, sous couvert d’amélioration de la prestation. En fait, dans la pensée capitaliste néolibérale, tout doit être efficace, et donc faire l’objet d’amélioration. Et quoi de mieux que le « retour client » pour « explorer les pistes d’amélioration » ?

Dans le processus d’uberisation de la société, on a atteint un autre stade : lorsqu’on loue un logement sur AirBnB, si le locataire évalue le logement, ce qui est logique dans la pensée néolibérale, le bailleur doit évaluer le locataire ! Donc si je prends un taxi, je peux être évalué en tant que client. Nous vivons ainsi dans la crainte de l’évaluation et du jugement permanent. Certains sociologues et psychologues parlent de « little brothers ». Je ne puis m’empêcher de penser à la pensée protestante : chacun est sous le regard de son voisin, et tous sont sous le regard de la divinité. On connaît les liens étroits entre pensée protestante et capitalismeii. J’en viens à me demander si cette crainte permanente de l’évaluation ne peut engendrer des formes d’aliénation.
Cette aliénation existe aussi chez les influenceurs ou adeptes des réseaux sociaux (Youtubers etc.) : toujours accumuler les likes, les pouces bleus, les commentaires, etc. En fait, s’ils se montrent, ils vivent dans la quête perpétuelle de l’oubli et cherchent de l’attention. Le problème est qu’avec la peur du jugement, certains se brideront pour ne faire que ce qui plaira à leur public (ou plus précisément, faire ce qu’ils imaginent plaire à leur public), au détriment de leur subjectivité propre. Si ce n’est pas de l’aliénation, ça ! Cette quête de l’attention, corollaire de la peur du jugement peut en inciter certains à aller très loin dans l’horreur ou la bêtise : mettre en scène ses enfants, accepter des défis idiots, etc.

Dans certaines branches professionnelles, on peut instaurer l’autosurveillance : on remplit des tableaux pour montrer qu’on a bien travaillé et on est évalué sur le contenu des tableaux, pas forcément sur l’œuvre ou le travail réellement accompli. J’attends le moment où on me demandera de remplir un tableau de suivi du suivi des tableaux…

Outre le problème d’aliénation inhérent au processus de jugement se pose aussi le problème de l’arbitraire de l’évaluateur. Le sujet évalué devient objet du bon vouloir de celui qui évalue. Ce peut être un examinateur de n’importe quelle discipline, un encadrant, etc. Le problème qui se pose est la conséquence de l’arbitraireiii. Si le sujet évalué n’entre pas dans les bonnes cases du sujet juge, l’évaluation risque de lui être défavorable. On peut voir ainsi des projets de recherche, des carrières professionnelles ou artistiques brisées par l’arbitraire d’un seul. C’est ainsi qu’un producteur de la maison de disques Decca a envoyé sur les roses un quatuor de Liverpool puis plus tard un certain guitar heroiv. Outre ces anecdotes amusantes, l’arbitraire du jugement peut avoir des conséquences néfastes pour le sujet : perte de confiance en soi, dépersonnalisation etc. Elle peut aussi en avoir pour l’entourage du sujet par le maintien d’un certain statu quo.
Soit dit en passant, l’évaluation permanente fait partie des thèmes chers à l’anticipation dystopique et a inspiré l’écriture d’un excellent épisode de la série Black Mirrorv.
J’en arrive au point de me poser la question de la pertinence de l’évaluation, que Juvenal et Alan Moor se sont aussi posée : who watches the watchmen ? Plus précisément, quelle est la légitimité de l’évaluateur ? Pour aller plus loin dans l’ubuesque: et si j’évaluais celui qui doit me juger ?

Fort heureusement, nous n’en sommes pas encore à évaluer nos Vénérables, nos Loges ou nos Obédiences. Pas encore. Nous reconnaissons pour tels nos Vénérables et autres Dignitaires et nous en remettons à leur discernement. Il faut dire que l’arbitraire, le « fait du prince », le « bon plaisir du Roy » n’ont jamais été très appréciés en Franc-maçonnerie. Pour nous, il n’est pas acceptable qu’une décision ne soit pas motivée. La mise à l’ordre et l’ensemble de notre démarche nous permet d’utiliser le discernement, et le fait de « toujours se défier de soi-même et de ses passions et de se ramener aux Lumières de nos Frères » doit nous aider à dépasser le clivage de l’évaluation, et surtout, de cette expression des Mauvais Compagnon, l’arbitraire.

J’ai dit.

i Petit clin d’œil à un professeur de classe préparatoire aux grandes écoles, dont le petit plaisir était de coincer en public les élèves en les interrogeant sur des points à venir du cours et les sanctionner parce qu’ils ne savaient pas. J’en ai gardé un certain sens de l’insolence et du panache.

ii Et si on ne connaît pas, on peut lire Ethique protestante et esprit du capitalisme de Max Weber.

iii A ce propos, l’anthropologue David Graeber décrit très bien le mécanisme de l’arbitraire et ses conséquences dans les domaines de la recherche, des sciences humaines et des arts : le ralentissement du progrès.

iv Les Beatles puis Mark Knopfler, guitariste et fondateur du groupe Dire Straits ont été refoulés par les producteurs de Decca. Quel flair!

v L’épisode Nosedive, saison 3, épisode 1.

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