Le Berlaymont, symbole de l'eurocratie, où le nombre de lobbyistes par unité de surface n'est même plus mesurable

J’étais en Loge hier soir, et avec un Frère, nous avons parlé d’Europe. Non pas la nymphe de la Théogonie d’Hésiode, mais du continent. Et ça tombe bien, puisque nous sommes le 9 mai, le fameux jour de l’Europe, qui commémore la signature du traité fondateur de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. Date intéressante, puisqu’elle nous invite à célébrer dans la paix, l’amour et la joie l’union des peuples de l’Europe autrefois ennemis, désormais unis sous le drapeau à douze étoiles dans un même élan commun !

Vous l’aurez compris, il y avait une antiphrase dans les lignes précédentes. J’avais parlé de symboles dans un billet précédent, je vous propose de continuer dans ce billet spécial Europe.

Nous célébrons le 9 mai l’anniversaire de la signature des traités mettant en commun les ressources stratégiques nécessaires à la guerre: le  charbon, l’acier, mais aussi l’uranium. On l’oublie (ou on le sait peu), mais parmi les traités signés le 9 mai 1950, il y a le traité Euratom, qui met en commun les ressources nécessaires à la production d’énergie nucléaire, ainsi que l’effort de recherche dans le domaine. Certains me rétorqueront que le partage des ressources stratégiques était nécessaire pour éviter un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne et jeter les bases d’une paix durable. Mais peut-on construire la paix et la concorde sur de vulgaires échanges commerciaux ? Je ne le crois pas.

Nous sautons comme des cabris à l’évocation de l’Europe, l’Europe, l’Europe, mais de quelle Europe s’agit-il ? Une véritable concorde ou un vulgaire marché ? Au-delà des échanges commerciaux et administratifs, quel est le lien qui nous unit ? Au final, pas grand-chose. Quels sont nos symboles ? Nous n’en avons pas, à part un hymne allemand et la monnaie unique, qui a pris son nom actuel à cause des allemandsi. La date de la fondation, le 9 mai, n’est même pas un jour férié à l’échelle de l’Europe. Tout un symbole !
Je ne reviendrai pas sur les instances politiques, notamment la très décriée Commission Européenne, gardienne des traités, et prisonnière des lobbies divers. On pourra lire l’excellent (et révoltant) Lobbytomie de la journaliste Stéphane Horel (éditions la Découverte) qui relate les liens tendancieux entre l’eurocratie et les intérêts industriels. Je ne crois pas utile de revenir sur les règlements et directives qui vont contre l’intérêt des citoyens, comme le maintien de l’utilisation de substances dangereuses dans l’agriculture industrielle (oh, le beau syntagme oxymorique) ou la privatisation de services publics. Nul besoin de revenir sur l’obsession des normes industrielles appliquées à tout et n’importe quoi avec les directives diverses du droit dérivé. Les humoristes en parleront bien mieux que moi.

Par contre, je vais partager avec vous mes expériences d’expatrié. Quand j’étais étudiant, comme beaucoup je suis parti à l’étranger. Il y a une chose que l’Europe a apportée et qui fonctionne, c’est Erasmus. Etrangement, le Convent de la Grande Loge de France avait appelé à la création d’un tel programme, en avril 1914. On connaît la suite. Si la découverte d’un autre pays était une expérience fascinante, j’ai connu quelques déboires administratifs en changeant de pays. Et quand je suis parti à l’étranger non en tant qu’étudiant mais en tant que salarié, quel enfer ! Alors que d’un pays à l’autre, nous disposons de services avec les mêmes noms commerciaux, j’ai dû tout fermer en France et tout rouvrir dans ma terre d’exil, notamment l’énergie, le téléphone et l’internet. Pour la sécurité et les assurances sociales, quelle angoisse également ! J’ai alors rêvé. J’ai rêvé d’un véritable service public à l’échelle non d’un état mais à celle de tout le continent européen. Un service public européen d’assurance santé, de sécurité sociale, de fourniture d’énergie, de fournitures de service internet, un service public de fiscalité européenne, un service public de transport européen, un service public de banque européen, une justice réellement européenne. Bref, j’ai rêvé d’un monde où 300 millions de personnes seraient unies et égales et disposeraient d’instances publiques garantes de cette égalité entre citoyens. Malheureusement, je me suis réveillé brutalement. L’Acte Unique signé par les pays de la Communauté Economique Européenne en 1986 a certes instauré la libre circulation des personnes et des capitaux. Malheureusement, il a eu un effet pervers. Au nom de l’ordolibéralisme, cette doctrine qui prône la concurrence libre et non faussée, ce traité force les états à anéantir leurs propres services publics à l’exception des fonctions régaliennes (et encore) au nom de ce principe de libre concurrence, au risque de détruire toute cohésion sociale.
Par ailleurs, comment créer les conditions de l’égalité entre des pays à haut niveau de vie comme l’Allemagne ou la France (malgré les efforts de nos dirigeants) et les pays à faible niveau de vie comme la Roumanie, Chypre ou la Bulgarie ? Pour la justice, le grand principe est que le juge de proximité est le premier juge européen. Très important. Il est regrettable que dans notre beau pays, les différentes réformes entamées par plusieurs gardes des sceaux aient eu pour effet de fermer les tribunaux de proximité et d’éloigner davantage les citoyens du droit. En fin de compte, on le sentiment que le pouvoir est localisé dans les couloirs du Berlaymont à Bruxelles, sans lien aucun avec les citoyens ordinaires, que les décisions sont prises en faveur des intérêts des lobbies au détriment des droits élémentaires, et que la citoyenneté, la fraternité entre les peuples doit se résumer à de simples échanges monétaires ou marchands. En tant que citoyen, je n’ai pas l’impression que cette Europe n’ait de véritable projet de construction ni d’idéal à bâtir. Plus grave encore, je vois le ressentiment des peuples contre la technocratie bruxelloise, qui choisissent le repli sur soi et l’obscurantisme.

Il y a toujours un moment où l’esprit finit par dominer la matière. Plus que jamais, il est temps d’ouvrir un chantier de construction d’un véritable esprit européen, et de nous ouvrir davantage : accueillir comme des êtres humains ceux qui fuient leurs pays que nos alliés ou l’effet de nos politiques dévastent, créer un vrai service public de proximité ayant une autre finalité que le profit de patrons véreux, soigner les inégalités inacceptables, garantir aux femmes les droits les plus élémentaires dont l’IVG (en constante menace).

En fait, je ne rêve non d’une technocratie inaccessible à la botte de l’industrie et de la finance mais bien d’un véritable Etat européen, qui travaillerait pour l’intérêt général.
Malheureusement, mon rêve s’effiloche : la Cour de Justice a récemment validé la compatibilité de tribunaux d’arbitrage avec le droit européen pour le traité CETA. Autrement dit, une multinationale pourra attaquer un Etat si celui-ci impose une législation contraignante sur les produits importés par cette multinationale. Encore un symbole qui tombe, mais surtout, encore un peu de souveraineté des états perdue face à la voracité de multinationales et leur armée de technocrates sans scrupule.

Et surtout, le 26 mai, n’oubliez pas de voter, tant que nous le pouvons encore…

J’ai dit.

i La monnaie unique devait s’appeler ECU, pour European Currency Unit. L’écu était une monnaie médiévale et ce nom avait un sens. Le hic, c’est que l’homophone allemand de l’écu, die Kühe désigne une vache. Les allemands ont demandé à changer le nom, d’où le terme Euro.

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