Quelles sont ces valeurs qui sont primées dans le monde profane, aujourd’hui ? L’étude des principes, chartes et codes de conduite des organisations et des entreprises donne un éclairage significatif sur le contenu de ces valeurs et sur leur évolution dans le temps : en 2004, l’humanisme et la solidarité prenaient le pas sur toute autre considération. Dix ans plus tard, le leadership, l’innovation, la qualité et l’intégrité font autorité. Le respect arrache péniblement la 9ème place, alors que l’humanisme et la solidarité sont renvoyés aux oubliettes.

Pourquoi y a-t-il un tel décalage entre le référentiel des valeurs du monde profane et celui du monde maçonnique ? Il serait assez tautologique de répondre que c’est parce qu’il s’agit de deux mondes différents. Nous devons aller plus loin, en nous interrogeant sur « l’en-dehors du temple », la nature de ce monde profane dans lequel, bien qu’initiés, nous sommes immergés.

Par suite, intéressons-nous à notre réel sociétal.

Dans le cadre de l’« Évolution », l’homme est passé progressivement de l’outil à l’ustensile, du moyen à la méthode et de la technique à la technologie. Nos sociétés ont évolué rapidement. Trop peut-être. En à peine un siècle, les sciences et la technologie ont fait plus de progrès qu’elles n’en avaient fait au cours des millénaires passés. Dans ces conditions, comment voulez-vous que l’homme, pourtant responsable de ces bouleversements, puisse s’adapter à cette fulgurante évolution qu’il a lui-même créée, alors qu’il lui a fallu des millions et des millions d’années pour devenir l’« homo sapiens » qu’il est aujourd’hui ?

En tant qu’« homo sapiens », il appartient à la famille des primates : c’est un hominidé, autrement dit un animal qui pense – mais qui reste un animal, malgré sa pensée qui voudrait le lui faire oublier. Il suffirait de dresser l’inventaire à la Prévert de quelques-uns de ses méfaits pour montrer que, parmi les bêtes, il est la pire de toutes et qu’en matière de prédation, il n’a pas son pareil : pollution, déforestation, désertification, famine, violence, crimes, terrorisme, conflits, guerres. Même sans aller jusqu’à ces extrémités, les pays les plus épargnés n’échappent pas aux zones de non droit, aux atteintes aux droits de l’homme, à l’irrespect, au rejet des valeurs et au manque d’éducation ; si bien que l’on pourrait avancer sans risque de se tromper que l’ignorance, le fanatisme et l’ambition règnent en mauvais compagnons partout dans ce monde où, nous autres Francs-maçons, nous voudrions mettre bon ordre pour le plus grand bonheur de l’humanité. Eh bien, moi je vous le dis, il y a du boulot, et pour longtemps !

Je viens d’évoquer la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme », à laquelle nous sommes si attachés. À bien y regarder, elle ne concerne qu’une minorité d’hommes et de femmes. La plupart des peuples l’ignore, et son universalité… se réduit surtout au petit univers des Occidentaux ! Nombre de traditions et de cultures, à défaut d’outrager nos droits, s’en tiennent au mieux à les exclure.

Mais, avec l’intégration économique, la libéralisation des échanges et l’internationalisation des transactions qui accompagnent la globalisation des biens, des personnes et des savoirs, ne serait-il pas envisageable que nos valeurs d’hommes civilisés prévalent à terme sur les pratiques archaïques des autres peuples – vous savez, ceux qui occupent les pays que nous appelons, par euphémisme, les pays « en voie de développement » ? Certes pas. La mondialisation n’est pas une universalisation. De grands explorateurs comme Malaurie condamnent cette approche : « Je suis convaincu » écrit-il, « que la mondialisation, l’internationalisation des peuples est un malheur, une punition des dieux. Je suis convaincu que le pluralisme culturel est la condition sine qua non du progrès de l’humanité. »

Et en effet, en réaction à l’uniformisation politique voulue par les États, les ethnies répondent par le pluralisme sociétal des replis identitaires. Le nationalisme et le communautarisme sont les deux faces opposées d’une même forme de retrait clanique. L’individu revendique sa différence dans son identification au groupe : qui se ressemble s’assemble. La « mimesis »  de Girard règne partout et en tout : les stéréotypes imitent les archétypes, les slogans les pensées, et les vies des modèles les modes de vie : être jeune, beau, sportif et intelligent, voilà les normes que standardisent les canons véhiculés par les médias. Alors, que devient l’universalité du Franc-maçon dans un monde où les stéréotypes, les slogans et les vies des modèles chassent ses archétypes, ses pensées et son mode de vie ?[1]

 

Pierre PELLE LE CROISA, le 27 avril 2015

 

[1] Voir la suite de l’article dans « L’action du Franc-maçon a-t-elle un sens dans le monde d’aujourd’hui ? »(2), rubrique : « La Franc-maçonnerie actuelle et de demain éclairée par celle d’hier ».

 

1 commentaire

  1. C’est une question importante que chacun-e doit se poser ! Après avoir pris connaissance de la 2ème partie de ton article (peut-être faudrait-il mettre un lien pour la retrouver facilement) il me semble qu’il faudrait distinguer le sujet sur le plan de l’action de l’individu et sur le plan collectif.

    L’histoire montre qu’il y a de temps en temps des êtres exceptionnels qui se reconnaissent dans les valeurs maçonniques et qui par leurs engagements ont marqué leurs temps : doit-on attribuer leurs exemplarités à leur appartenance maçonnique ou plutôt à leurs personnalités ? vaste question !!!

    Pour le citoyen ordinaire, il est de toute façon difficile de dépasser le cercle restreint de son lieu de vie mais cela n’est pas forcément anodin et ces actions peuvent avoir un sens !

    Mais c’est au niveau collectif que le pari est le plus intéressant : depuis trois siècles, en dehors des actions individuelles, l’action de la franc-maçonnerie, pris dans le sens du collectif, peut paraître inconsistante et parfois même contre-productive ; cette évaluation historique peut même laisser dire à certains que s’il y a un sens ce n’est pas celui qui est annoncé !

    Et pourtant, comme tu le dis si bien, nos imaginaires nous projettent dans un monde idyllique et nous sommes nombreux à croire encore qu’une mise en oeuvre serait possible !

    Et la question se pose alors de comprendre pourquoi nous n’arrivons pas à donner collectivement du sens à notre engagement ?