Il existait, il y a fort longtemps, une Loge dans une contrée reculée de la France profonde, dont le Vénérable était, dit-on, un homme très sage. La Franc-maçonnerie avait poli son âme, au point que tous les Frères et toutes les Sœurs de sa Loge l’aimaient sans condition. Il les aimait toutes et tous, lui aussi. Durant sa vie maçonnique, il fut élu Vénérable Maître de cette Loge à trois reprises. On raconte une histoire le concernant.

Un soir de Tenue il arriva comme à l’habitude, le premier dans la Loge, pour aider les Apprentis à tout installer. Stupeur ! Tout le matériel de la Loge avait disparu, les décors n’étaient plus là non plus. Une catastrophe pour toutes les Sœurs et les Frères. Ils se demandaient bien ce qu’ils allaient pouvoir faire. Un par un, ils venaient voir leur Vénérable pour gémir et se plaindre.

– « Qu’allons-nous devenir Vénérable Maître, si nous n’avons plus de matériel, tout est fichu. C’est un très grand malheur ! ».

Invariablement, le Vénérable répondait à chacun avec un sourire fraternel et bienveillant :

– « Un malheur ? Peut-être… mais peut-être pas ? ».

Les Sœurs et les Frères, totalement désemparés par la situation pensaient que leur Vénérable, tellement choqué par la situation, avait perdu la tête.

Pour éviter de rester oisifs durant cette soirée, on se retrouva dans la salle humide et la Tenue fut remplacée par une soirée d’instruction générale. On prit le temps de se parler et de s’écouter. Les Apprentis et les Compagnons furent ravis de cette soirée improvisée et tout le monde se quitta heureux de ce moment passé ensemble. Tout le monde avait reçu son salaire.

Le lendemain, les Maîtres se retrouvèrent au Temple et à la grande surprise générale, tout le matériel était de retour avec un petit mot d’accompagnement.

– « Vénérable Maître et vous toutes mes Sœurs et mes Frères. Veuillez nous pardonner pour notre maladresse. Nous nous sommes trompés de casier et avons emprunté par mégarde tout votre matériel. Pour nous faire pardonner, notre Frère tailleur de pierre vous offre une magnifique pierre cubique à pointe faite à la main par ses soins. Sincères salutations fraternelles. Signé les Frères et Sœurs de « La Loge de l’Harmonie ».

Aussitôt, ce fut la liesse générale parmi les membres de la Loge. Chacun venait voir le Vénérable pour lui dire qu’il avait eu raison dans le fond. La mésaventure d’hier était une véritable chance. Invariablement, le Vénérable répondait à chacun avec un sourire fraternel et bienveillant :

– « Une chance ? Peut-être… mais peut-être pas ? ».

Effectivement, lors de la Tenue suivante, une Sœur Apprentie entreprit de soulever la pierre cubique qui avait été offerte peu de temps avant. Elle était nettement trop lourde pour elle. Elle glissa et tomba sur son pied en entraînant une douleur insupportable. Aussitôt, on la conduisit à l’hôpital. Le ballet des jérémiades reprit et chacun revint voir le Vénérable Maître :

– « Vous aviez raison la dernière fois, ce n’est pas une chance du tout cette pierre cubique, c’est même un malheur, un très grand malheur ! ».

Invariablement, le Vénérable répondait à chacun avec un sourire fraternel et bienveillant :

– « Un malheur ? Peut-être… mais peut-être pas ? ».

Les Sœurs et les Frères étaient une fois de plus décontenancés par l’attitude de leur Vénérable. Ils mettaient cela sur le compte de l’émotion. Ils savaient tous que leur Vénérable était attaché à ses Apprentis.

Le lendemain, en se rendant à l’hôpital pour s’assurer de l’état de santé de leur Sœur blessée, ils constatèrent tous que la peur avait été supérieure au mal. Ils furent tous rassurés. Cet incident aurait pu passer inaperçu si un évènement n’était pas venu changer le cours des choses. En effet, la voisine de chambre de notre Sœur blessée était elle aussi franc-maçonne. Mais dans sa vie profane, elle était chef d’agence d’une banque bien connue. Les deux Sœurs purent discuter une partie de la soirée, ce qui permit à notre Sœur d’obtenir un financement pour sa future maison.

Une fois informés de cette grande nouvelle, les Sœurs et les Frères de la Loge accoururent voir le Vénérable Maître.

– « Vous aviez raison la dernière fois, c’est une chance cette histoire d’accident, la preuve…! ». Ils racontèrent toute l’histoire au Vénérable qui restait imperturbable. Comme à l’habitude, il répondait :

– « Une chance ? Peut-être… mais peut-être pas ? ».

Alors le Frère Orateur, au nom de toute la Loge, pris la parole :

« Vénérable Maître, à chaque événement, bon ou mauvais, vous répondez toujours que c’est une chance ou un malheur… peut-être ou peut-être pas. Nous ne vous comprenons pas. Que voulez-vous dire ? ».

Avec sa bienveillance habituelle, le Vénérable pris la parole et répondit :

– « Lorsque l’architecte pose ses pierres, qu’elles soient bien ou mal posées, on ne peut pas prétendre qu’il s’agit d’une chance ou d’un malheur. Il faut voir le Temple dans son entier. Or personne ne peut jamais savoir, à part le Grand Architecte de l’Univers lui-même. C’est pourquoi, il convient de prendre ce qui arrive et de s’en émerveiller sans jugement positif ni négatif. »

Plus personne n’osa ajouter quoi que ce soit. Une chose était certaine, la Loge avait beaucoup de chance d’avoir ce Vénérable Maître pour la diriger. Tout le Monde le savait. Enfin, quoique… peut-être ou peut-être pas ?

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